[éd. par Pierre-Georges Castex,...]
Au grand et illustre Geoffroy Saint-Hilaire
Comme un
témoignage d'admiration de ses travaux et de son génie.
DE BALZAC.
Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille
femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie
rue Neuve-Sainte-Geneviève, entre le quartier latin et le faubourg
Saint-Marceau. Cette pension, connue sous le nom de la Maison-Vauquer, admet
également des hommes et des femmes, des jeunes gens et des vieillards, sans que
jamais la médisance ait attaqué les moeurs de ce respectable établissement.
Mais aussi depuis trente ans ne s'y était-il jamais vu de jeune personne, et
pour qu'un jeune homme y demeure, sa famille doit-elle lui faire une bien
maigre pension. Néanmoins, en 1819, époque à laquelle ce drame commence, il s'y
trouvait une pauvre jeune fille. En quelque discrédit que soit tombé le mot
drame par la manière abusive et tortionnaire dont il a été prodigué dans ces
temps de douloureuse littérature, il est nécessaire de l'employer ici: non que
cette histoire soit dramatique dans le sens vrai du mot; mais, l'oeuvre
accomplie, peut-être aura-t-on versé quelques larmes intra muros et extra.
Sera-t-elle comprise au-delà de Paris? le doute est permis. Les particularités
de cette scène pleine d'observations et de couleurs locales ne peuvent être
appréciées qu'entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans
cette illustre vallée de plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux
noirs de boue; vallée remplie de souffrances réelles, de joies souvent fausses,
et si terriblement agitée qu'il faut je ne sais quoi d'exorbitant pour y
produire une sensation de quelque durée. Cependant il s'y rencontre çà et là
des douleurs que l'agglomération des vices et des vertus rend grandes et
solennelles: à leur aspect, les égoïsmes, les intérêts, s'arrêtent et
s'apitoient; mais l'impression qu'ils en reçoivent est comme un fruit savoureux
promptement dévoré. Le char de la civilisation, semblable à celui de l'idole de
Jaggernat, à peine retardé par un coeur moins facile à broyer que les autres et
qui enraie sa roue, l'a brisé bientôt et continue sa marche glorieuse. Ainsi
ferez-vous, vous qui tenez ce livre d'une main blanche, vous qui vous enfoncez
dans un moelleux fauteuil en vous disant: Peut-être ceci va-t-il m'amuser.
Après avoir lu les secrètes infortunes du père Goriot, vous dînerez avec
appétit en mettant votre insensibilité sur le compte de l'auteur, en le taxant
d'exagération, en l'accusant de poésie. Ah! sachez-le: ce drame n'est ni une
fiction, ni un roman. All is true, il
est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans
son coeur peut-être.
La maison où s'exploite la pension bourgeoise
appartient à madame Vauquer. Elle est située dans le bas de
La façade de la pension donne sur un jardinet, en
sorte que la maison tombe à angle droit sur
Qui que tu
sois, voici ton maître:
Il l'est,
le fut, ou le doit être.
A la nuit tombante, la porte à claire-voie est
remplacée par une porte pleine. Le jardinet, aussi large que la façade est
longue, se trouve encaissé par le mur de la rue et par le mur mitoyen de la
maison voisine, le long de laquelle pend un manteau de lierre qui la cache
entièrement, et attire les yeux des passants par un effet pittoresque dans
Paris. Chacun de ces murs est tapissé d'espaliers et de vignes dont les
fructifications grêles et poudreuses sont l'objet des craintes annuelles de
madame Vauquer et de ses conversations avec les pensionnaires. Le long de
chaque muraille, règne une étroite allée qui mène à un couvert de tilleuls, mot
que madame Vauquer, quoique née de Conflans, prononce obstinément tieuille, malgré les observations
grammaticales de ses hôtes. Entre les deux allées latérales est un carré
d'artichauts flanqué d'arbres fruitiers en quenouille, et bordé d'oseille, de
laitue ou de persil. Sous le couvert de tilleuls est plantée une table ronde
peinte en vert, et entourée de sièges. Là, durant les jours caniculaires, les
convives assez riches pour se permettre de prendre du café viennent le savourer
par une chaleur capable de faire éclore des oeufs. La façade, élevée de trois
étages et surmontée de mansardes, est bâtie en moellons, et badigeonnée avec
cette couleur jaune qui donne un caractère ignoble à presque toutes les maisons
de Paris. Les cinq croisées percées à chaque étage ont de petits carreaux et
sont garnies de jalousies dont aucune n'est relevée de la même manière, en
sorte que toutes leurs lignes jurent entre elles. La profondeur de cette maison
comporte deux croisées qui, au rez-de-chaussée, ont pour ornement des barreaux
en fer, grillagés. Derrière le bâtiment est une cour large d'environ vingt
pieds, où vivent en bonne intelligence des cochons, des poules, des lapins, et
au fond de laquelle s'élève un hangar à serrer le bois. Entre ce hangar et la
fenêtre de la cuisine se suspend le garde-manger, au-dessous duquel tombent les
eaux grasses de l'évier. Cette cour a sur
Naturellement destiné à l'exploitation de la
pension bourgeoise, le rez-de-chaussée se compose d'une première pièce éclairée
par les deux croisées de la rue, et où l'on entre par une porte-fenêtre. Ce
salon communique à une salle à manger qui est séparée de la cuisine par la cage
d'un escalier dont les marches sont en bois et en carreaux mis en couleur et
frottés. Rien n'est plus triste à voir que ce salon meublé de fauteuils et de
chaises en étoffe de crin à raies alternativement mates et luisantes. Au milieu
se trouve une table ronde à dessus de marbre Sainte-Anne, décorée de ce cabaret
en porcelaine blanche ornée de filets d'or effacés à demi, que l'on rencontre
partout aujourd'hui. Cette pièce, assez mal planchéiée, est lambrissée à
hauteur d'appui. Le surplus des parois est tendu d'un papier verni représentant
les principales scènes de Télémaque,
et dont les classiques personnages sont coloriés. Le panneau d'entre les
croisées grillagées offre aux pensionnaires le tableau du festin donné au fils
d'Ulysse par Calypso. Depuis quarante ans, cette peinture excite les
plaisanteries des jeunes pensionnaires, qui se croient supérieurs à leur
position en se moquant du dîner auquel la misère les condamne. La cheminée en
pierre, dont le foyer toujours propre atteste qu'il ne s'y fait de feu que dans
les grandes occasions, est ornée de deux vases pleins de fleurs artificielles,
vieillies et encagées, qui accompagnent une pendule en marbre bleuâtre du plus
mauvais goût. Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et
qu'il faudrait appeler l' odeur de
pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance; elle donne froid, elle est
humide au nez, elle pénètre les vêtements; elle a le goût d'une salle où l'on a
dîné; elle pue le service, l'office, l'hospice. Peut-être pourrait-elle se
décrire si l'on inventait un procédé pour évaluer les quantités élémentaires et
nauséabondes qu'y jettent les atmosphères catarrhales et sui generis de chaque pensionnaire, jeune ou vieux. Eh bien! malgré
ces plates horreurs, si vous le compariez à la salle à manger, qui lui est
contiguë, vous trouveriez ce salon élégant et parfumé comme doit l'être un
boudoir. Cette salle, entièrement boisée, fut jadis peinte en une couleur
indistincte aujourd'hui, qui forme un fond sur lequel la crasse a imprimé ses
couches de manière à y dessiner des figures bizarres. Elle est plaquée de
buffets gluants sur lesquels sont des carafes échancrées, ternies, des ronds de
moiré métallique, des piles d'assiettes en porcelaine épaisse, à bords bleus,
fabriquées à Tournai. Dans un angle est placée une boite à cases numérotées qui
sert à garder les serviettes, ou tachées ou vineuses, de chaque pensionnaire.
Il s'y rencontre de ces meubles indestructibles, proscrits partout, mais placés
là comme le sont les débris de la civilisation aux Incurables. Vous y verriez
un baromètre à capucin qui sort quand il pleut, des gravures exécrables qui
ôtent l'appétit, toutes encadrées en bois verni à filets dorés; un cartel en
écaille incrustée de cuivre; un poêle vert, des quinquets d'Argand où la
poussière se combine avec l'huile, une longue table couverte en toile cirée
assez grasse pour qu'un facétieux externe y écrive son nom en se servant de son
doigt comme de style, des chaises estropiées, de petits paillassons piteux en
sparterie qui se déroule toujours sans se perdre jamais, puis des chaufferettes
misérables à trous cassés, à charnières défaites, dont le bois se carbonise.
Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant,
rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une
description qui retarderait trop l'intérêt de cette histoire, et que les gens
pressés ne pardonneraient pas. Le carreau rouge est plein de vallées produites
par le frottement ou par les mises en couleur. Enfin, là règne la misère sans
poésie; une misère économe, concentrée, râpée. Si elle n'a pas de fange encore,
elle a des taches; si elle n'a ni trous ni haillons, elle va tomber en
pourriture.
Cette pièce est dans tout son lustre au moment
où, vers sept heures du matin, le chat de madame Vauquer précède sa maîtresse,
saute sur les buffets, y flaire le lait que contiennent plusieurs jattes
couvertes d'assiettes, et fait entendre son rourou
matinal. Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle sous lequel
pend un tour de faux cheveux mal mis; elle marche en traînassant ses pantoufles
grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un
nez à bec de perroquet; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un
rat d'église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette
salle où suinte le malheur, où s'est blottie la spéculation et dont madame
Vauquer respire l'air chaudement fétide sans en être écoeurée. Sa figure
fraîche comme une première gelée d'automne, ses yeux ridés, dont l'expression
passe du sourire prescrit aux danseuses à l'amer renfrognement de l'escompteur,
enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa
personne. Le bagne ne va pas sans l'argousin, vous n'imagineriez pas l'un sans
l'autre. L'embonpoint blafard de cette petite femme est le produit de cette
vie, comme le typhus est la conséquence des exhalaisons d'un hôpital. Son jupon
de laine tricotée, qui dépasse sa première jupe faite avec une vieille robe, et
dont la ouate s'échappe par les fentes de l'étoffe lézardée, résume le salon,
la salle à manger, le jardinet, annonce la cuisine et fait pressentir les
pensionnaires. Quand elle est là, ce spectacle est complet. Agée d'environ
cinquante ans, madame Vauquer ressemble à toutes les femmes qui ont eu des malheurs. Elle a l'oeil vitreux, l'air
innocent d'une entremetteuse qui va se gendarmer pour se faire payer plus cher,
mais d'ailleurs prête à tout pour adoucir son sort, à livrer Georges ou
Pichegru, si Georges ou Pichegru étaient encore à livrer. Néanmoins, elle est bonne femme au fond, disent les
pensionnaires, qui la croient sans fortune en l'entendant geindre et tousser
comme eux. Qu'avait été monsieur Vauquer? Elle ne s'expliquait jamais sur le
défunt. Comment avait-il perdu sa fortune? Dans les malheurs, répondait-elle.
Il s'était mal conduit envers elle, ne lui avait laissé que les yeux pour
pleurer, cette maison pour vivre, et le droit de ne compatir à aucune
infortune, parce que, disait-elle, elle avait souffert tout ce qu'il est
possible de souffrir. En entendant trottiner sa maîtresse,
Généralement les pensionnaires externes ne
s'abonnaient qu'au dîner, qui coûtait trente francs par mois. A l'époque où
cette histoire commence, les internes étaient au nombre de sept. Le premier
étage contenait les deux meilleurs appartements de
Au-dessus de ce troisième étage étaient un
grenier à étendre le linge et deux mansardes où couchaient un garçon de peine,
nommé Christophe, et
La vieille demoiselle Michonneau gardait sur ses
yeux fatigués un crasseux abat-jour en taffetas vert, cerclé par du fil d'archal
qui aurait effarouché l'ange de
Monsieur Poiret était une espèce de mécanique. En
l'apercevant s'étendre comme une ombre grise le long d'une allée au Jardin des
Plantes, la tête couverte d'une vieille casquette flasque, tenant à peine sa
canne à pomme d'ivoire jauni dans sa main, laissant flotter les pans flétris de
sa redingote qui cachait mal une culotte presque vide, et des jambes en bas
bleus qui flageolaient comme celles d'un homme ivre, montrant son gilet blanc
sale et son jabot de grosse mousseline recroquevillée qui s'unissait
imparfaitement à sa cravate cordée autour de son cou de dindon, bien des gens
se demandaient si cette ombre chinoise appartenait à la race audacieuse des
fils de Japhet qui papillonnent sur le boulevard Italien. Quel travail avait pu
le ratatiner ainsi? quelle passion avait bistré sa face bulbeuse, qui, dessinée
en caricature, aurait paru hors du vrai? Ce qu'il avait été? mais peut-être
avait-il été employé au Ministère de la Justice, dans le bureau où les
exécuteurs des hautes oeuvres envoient leurs mémoires de frais, le compte des
fournitures de voiles noirs pour les parricides, de son pour les paniers, de
ficelle pour les couteaux. Peut-être avait-il été receveur à la porte d'un
abattoir, ou sous-inspecteur de salubrité. Enfin, cet homme semblait avoir été
l'un des ânes de notre grand moulin social, l'un de ces Ratons parisiens qui ne
connaissent même pas leurs Bertrands, quelque pivot sur lequel avaient tourné
les infortunes ou les saletés publiques, enfin l'un de ces hommes dont nous
disons, en les voyant: Il en faut pourtant
comme ça. Le beau Paris ignore ces figures blêmes de souffrances morales ou
physiques. Mais Paris est un véritable océan. Jetez-y la sonde, vous n'en
connaîtrez jamais
Deux figures y formaient un contraste frappant
avec la masse des pensionnaires et des habitués. Quoique mademoiselle Victorine
Taillefer eût une blancheur maladive semblable à celle des jeunes filles attaquées
de chlorose, et qu'elle se rattachât à la souffrance générale qui faisait le
fond de ce tableau par une tristesse habituelle, par une contenance gênée, par
un air pauvre et grêle, néanmoins son visage n'était pas vieux, ses mouvements
et sa voix étaient agiles. Ce jeune malheur ressemblait à un arbuste aux
feuilles jaunies, franchement planté dans un terrain contraire. Sa physionomie
roussâtre, ses cheveux d'un blond fauve, sa taille trop mince, exprimaient
cette grâce que les poètes modernes trouvaient aux statuettes du Moyen Age. Ses
yeux gris mélangés de noir exprimaient une douceur, une résignation
chrétiennes. Ses vêtements simples, peu coûteux, trahissaient des formes
jeunes. Elle était jolie par juxtaposition. Heureuse, elle eût été ravissante:
le bonheur est la poésie des femmes, comme la toilette en est le fard. Si la
joie d'un bal eût reflété ses teintes rosées sur ce visage pâle; si les
douceurs d'une vie élégante eussent rempli, eussent vermillonné ces joues déjà
légèrement creusées; si l'amour eût ranimé ces yeux tristes, Victorine aurait
pu lutter avec les plus belles jeunes filles. Il lui manquait ce qui crée une
seconde fois la femme, les chiffons et les billets doux. Son histoire eût
fourni le sujet d'un livre. Son père croyait avoir des raisons pour ne pas la
reconnaître, refusait de la garder près de lui, ne lui accordait que six cents
francs par an, et avait dénaturé sa fortune, afin de pouvoir la transmettre en
entier à son fils. Parente éloignée de la mère de Victorine, qui jadis était
venue mourir de désespoir chez elle, madame Couture prenait soin de l'orpheline
comme de son enfant. Malheureusement la veuve du Commissaire-Ordonnateur des
armées de la République ne possédait rien au monde que son douaire et sa
pension; elle pouvait laisser un jour cette pauvre fille, sans expérience et
sans ressources, à la merci du monde. La bonne femme menait Victorine à la
messe tous les dimanches, à confesse tous les quinze jours, afin d'en faire à
tout hasard une fille pieuse. Elle avait raison. Les sentiments religieux
offraient un avenir à cet enfant désavoué, qui aimait son père, qui tous les
ans s'acheminait chez lui pour y apporter le pardon de sa mère; mais qui, tous
les ans, se cognait contre la porte de la maison paternelle, inexorablement
fermée. Son frère, son unique médiateur, n'était pas venu la voir une seule
fois en quatre ans, et ne lui envoyait aucun secours. Elle suppliait Dieu de
dessiller les yeux de son père, d'attendrir le coeur de son frère, et priait
pour eux sans les accuser. Madame Couture et madame Vauquer ne trouvaient pas
assez de mots dans le dictionnaire des injures pour qualifier cette conduite
barbare. Quand elles maudissaient ce millionnaire infâme, Victorine faisait
entendre de douces paroles, semblables au chant du ramier blessé, dont le cri
de douleur exprime encore l'amour.
Eugène de Rastignac avait un visage tout
méridional, le teint blanc, des cheveux noirs, des yeux bleus. Sa tournure, ses
manières, sa pose habituelle dénotaient le fils d'une famille noble, où
l'éducation première n'avait comporté que des traditions de bon goût. S'il
était ménager de ses habits, si les jours ordinaires il achevait d'user les
vêtements de l'an passé, néanmoins il pouvait sortir quelquefois mis comme
l'est un jeune homme élégant. Ordinairement il portait une vieille redingote,
un mauvais gilet, la méchante cravate noire, flétrie, mal nouée de l'Etudiant,
un pantalon à l'avenant et des bottes ressemelées.
Entre ces deux personnages et les autres,
Vautrin, l'homme de quarante ans, à favoris peints, servait de transition. Il
était un de ces gens dont le peuple dit: Voilà un fameux gaillard! Il avait les
épaules larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains
épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils
touffus et d'un roux ardent. Sa figure, rayée par des rides prématurées,
offrait des signes de dureté que démentaient ses manières souples et liantes.
Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaieté, ne déplaisait point.
Il était obligeant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il l'avait bientôt
démontée, rafistolée, huilée, limée, remontée, en disant: اa me connaît. " Il connaissait tout d'ailleurs, les
vaisseaux, la mer, la France, l'étranger, les affaires, les hommes, les
événements, les lois, les hôtels et les prisons. Si quelqu'un se plaignait par
trop, il lui offrait aussitôt ses services. Il avait prêté plusieurs fois de
l'argent à madame Vauquer et à quelques pensionnaires; mais ses obligés
seraient morts plutôt que de ne pas le lui rendre, tant, malgré son air
bonhomme, il imprimait de crainte par un certain regard profond et plein de
résolution. A la manière dont il lançait un jet de salive, il annonçait un
sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime
pour sortir d'une position équivoque. Comme un juge sévère, son oeil semblait
aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de tous les
sentiments. Ses moeurs consistaient à sortir après le déjeuner, à revenir pour
dîner, à décamper pour toute la soirée, et à rentrer vers minuit, à l'aide d'un
passe-partout que lui avait confié madame Vauquer. Lui seul jouissait de cette
faveur. Mais aussi était-il au mieux avec la veuve, qu'il appelait maman en la
saisissant par la taille, flatterie peu comprise! La bonne femme croyait la
chose encore facile, tandis que Vautrin seul avait les bras assez longs pour
presser cette pesante circonférence. Un trait de son caractère était de payer
généreusement quinze francs par mois pour le gloria qu'il prenait au dessert. Des gens moins superficiels que ne
l'étaient ces jeunes gens emportés par les tourbillons de la vie parisienne, ou
ces vieillards indifférents à ce qui ne les touchait pas directement, ne se
seraient pas arrêtés à l'impression douteuse que leur causait Vautrin. Il
savait ou devinait les affaires de ceux qui l'entouraient, tandis que nul ne
pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Quoiqu'il eût jeté son
apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaieté comme une barrière
entre les autres et lui, souvent il laissait percer l'épouvantable profondeur
de son caractère. Souvent une boutade digne de Juvénal, et par laquelle il
semblait se complaire à bafouer les lois, à fouetter la haute société, à la
convaincre d'inconséquence avec elle-même, devait faire supposer qu'il gardait
rancune à l'état social, et qu'il y avait au fond de sa vie un mystère
soigneusement enfoui.
Attirée, peut-être à son insu, par la force de
l'un ou par la beauté de l'autre, mademoiselle Taillefer partageait ses regards
furtifs, ses pensées secrètes, entre ce quadragénaire et le jeune étudiant;
mais aucun d'eux ne paraissait songer à elle, quoique d'un jour à l'autre le
hasard pût changer sa position et la rendre un riche parti. D'ailleurs aucune
de ces personnes ne se donnait la peine de vérifier si les malheurs allégués
par l'une d'elles étaient faux ou véritables. Toutes avaient les unes pour les
autres une indifférence mêlée de défiance qui résultait de leurs situations
respectives. Elles se savaient impuissantes à soulager leurs peines, et toutes
avaient en se les contant épuisé la coupe des condoléances. Semblables à de
vieux époux, elles n'avaient plus rien à se dire. Il ne restait donc entre
elles que les rapports d'une vie mécanique, le jeu de rouages sans huile.
Toutes devaient passer droit dans la rue devant un aveugle, écouter sans
émotion le récit d'une infortune, et voir dans une mort la solution d'un
problème de misère qui les rendait froides à la plus terrible agonie. La plus
heureuse de ces âmes désolées était madame Vauquer, qui trônait dans cet
hospice libre. Pour elle seule ce petit jardin, que le silence et le froid, le
sec et l'humide faisaient vaste comme un steppe, était un riant bocage. Pour
elle seule cette maison jaune et morne, qui sentait le vert-de-gris du
comptoir, avait des délices. Ces cabanons lui appartenaient. Elle nourrissait
ces forçats acquis à des peines perpétuelles, en exerçant sur eux une autorité
respectée. Où ces pauvres êtres auraient-ils trouvé dans Paris, au prix où elle
les donnait, des aliments sains, suffisants, et un appartement qu'ils étaient
maîtres de rendre, sinon élégant ou commode, du moins propre et salubre? Se
fût-elle permis une injustice criante, la victime l'aurait supportée sans se
plaindre.
Une réunion semblable devait offrir et offrait en
petit les éléments d'une société complète. Parmi les dix-huit convives il se
rencontrait, comme dans les collèges, comme dans le monde, une pauvre créature
rebutée, un souffre-douleur sur qui pleuvaient les plaisanteries. Au
commencement de la seconde année, cette figure devint pour Eugène de Rastignac
la plus saillante de toutes celles au milieu desquelles il était condamné à
vivre encore pendant deux ans. Ce Patiras
était l'ancien vermicellier, le père Goriot, sur la tête duquel un peintre
aurait, comme l'historien, fait tomber toute la lumière du tableau. Par quel
hasard ce mépris à demi haineux, cette persécution mélangée de pitié, ce
non-respect du malheur avaient-ils frappé le plus ancien pensionnaire? Y
avait-il donné lieu par quelques-uns de ces ridicules ou de ces bizarreries que
l'on pardonne moins qu'on ne pardonne des vices? Ces questions tiennent de près
à bien des injustices sociales. Peut-être est-il dans la nature humaine de tout
faire supporter à qui souffre tout par humilité vraie, par faiblesse ou par
indifférence. N'aimons-nous pas tous à prouver notre force aux dépens de
quelqu'un ou de quelque chose? L'être le plus débile, le gamin sonne à toutes
les portes quand il gèle, ou se glisse pour écrire son nom sur un monument
vierge.
Le père Goriot, vieillard de soixante-neuf ans
environ, s'était retiré chez madame Vauquer, en 1813, après avoir quitté les
affaires. Il y avait d'abord pris l'appartement occupé par madame Couture, et
donnait alors douze cents francs de pension, en homme pour qui cinq louis de
plus ou de moins étaient une bagatelle. Madame Vauquer avait rafraîchi les
trois chambres de cet appartement moyennant une indemnité préalable qui paya,
dit-on, la valeur d'un méchant ameublement composé de rideaux en calicot jaune,
de fauteuils en bois verni couverts en velours d'Utrecht, de quelques peintures
à la colle, et de papiers que refusaient les cabarets de
Dès ce jour, pendant environ trois mois,
- Ah! ma chère dame, un homme sain comme mon
oeil, lui disait la veuve, un homme parfaitement conservé, et qui peut donner
encore bien de l'agrément à une femme.
La comtesse fit généreusement des observations à
madame Vauquer sur sa mise, qui n'était pas en harmonie avec ses prétentions.
" Il faut vous mettre sur le pied de guerre ", lui dit-elle. Après
bien des calculs, les deux veuves allèrent ensemble au Palais-Royal, où elles
achetèrent, aux Galeries de Bois, un chapeau à plumes et un bonnet. La comtesse
entraîna son amie au magasin de
- Mon ange, dit-elle à sa chère amie, vous ne
tirerez rien de cet homme-là! il est ridiculement défiant, c'est un grippe-sou,
une bête, un sot, qui ne vous causera que du désagrément.
Il y eut entre monsieur Goriot et madame de
l'Ambermesnil des choses telles que la comtesse ne voulut même plus se trouver
avec lui. Le lendemain, elle partit en oubliant de payer six mois de pension,
et en laissant une défroque prisée cinq francs. Quelque âpreté que madame
Vauquer mît à ses recherches, elle ne put obtenir aucun renseignement dans
Paris sur la comtesse de l'Ambermesnil. Elle parlait souvent de cette
déplorable affaire, en se plaignant de son trop de confiance, quoiqu'elle fût
plus méfiante que ne l'est une chatte; mais elle ressemblait à beaucoup de
personnes qui se défient de leurs proches, et se livrent au premier venu. Fait
moral, bizarre, mais vrai, dont la racine est facile à trouver dans le coeur
humain. Peut-être certaines gens n'ont-ils plus rien à gagner auprès des
personnes avec lesquelles ils vivent; après leur avoir montré le vide de leur
âme, ils se sentent secrètement jugés par elles avec une sévérité méritée;
mais, éprouvant un invincible besoin de flatteries qui leur manquent, ou
dévorés par l'envie de paraître posséder les qualités qu'ils n'ont pas, ils
espèrent surprendre l'estime ou le coeur de ceux qui leur sont étrangers, au
risque d'en déchoir un jour. Enfin il est des individus nés mercenaires qui ne
font aucun bien à leurs amis ou à leurs proches, parce qu'ils le doivent;
tandis qu'en rendant service à des inconnus, ils en recueillent un gain
d'amour-propre: plus le cercle de leurs affections est près d'eux, moins ils
aiment; plus il s'étend, plus serviables ils sont. Madame Vauquer tenait sans
doute de ces deux natures, essentiellement mesquines, fausses, exécrables.
- Si j'avais été ici, lui disait alors Vautrin,
ce malheur ne vous serait pas arrivé! je vous aurais joliment dévisagé cette
farceuse-là. Je connais leurs frimousses.
Comme tous les esprits rétrécis, madame Vauquer
avait l'habitude de ne pas sortir du cercle des événements, et de ne pas juger
leurs causes. Elle aimait à s'en prendre à autrui de ses propres fautes. Quand
cette perte eut lieu, elle considéra l'honnête vermicellier comme le principe
de son infortune, et commença dès lors, disait-elle, à se dégriser sur son
compte. Lorsqu'elle eut reconnu l'inutilité de ses agaceries et de ses frais de
représentation, elle ne tarda pas à en deviner
- Madame, dit-elle à sa maîtresse en revenant, il
faut que monsieur Goriot soit diantrement riche tout de même, pour les mettre
sur ce pied-là. Figurez-vous qu'il y avait au coin de l'estrapade un superbe
équipage dans lequel elle est montée.
Pendant le dîner, madame Vauquer alla tirer un
rideau pour empêcher que Goriot ne fût incommodé par le soleil dont un rayon
lui tombait sur les yeux.
- Vous êtes aimé des belles, monsieur Goriot, le
soleil vous cherche, dit-elle en faisant allusion à la visite qu'il avait
reçue. Peste! vous avez bon goût, elle était bien jolie.
- C'était ma fille, dit-il avec une sorte
d'orgueil dans lequel les pensionnaires voulurent voir la fatuité d'un
vieillard qui garde les apparences.
Un mois après cette visite, monsieur Goriot en
reçut une autre. Sa fille qui, la première fois, était venue en toilette du
matin, vint après le dîner et habillée comme pour aller dans le monde! Les
pensionnaires, occupés à causer dans le salon, purent voir en elle une jolie
blonde, mince de taille, gracieuse, et beaucoup trop distinguée pour être la
fille d'un père Goriot.
- Et de deux! dit
Quelques jours après, une autre fille, grande et
bien faite, brune, à cheveux noirs et à l'oeil vif, demanda monsieur Goriot.
- Et de trois! dit Sylvie.
Cette seconde fille, qui la première fois était
aussi venue voir son père le matin, vint quelques jours après, le soir, en
toilette de bal et en voiture.
- Et de quatre! dirent madame Vauquer et
Goriot payait encore douze cents francs de
pension. Madame Vauquer trouva tout naturel qu'un homme riche eût quatre ou
cinq maîtresses, et le trouva même fort adroit de les faire passer pour ses
filles. Elle ne se formalisa point de ce qu'il les mandait dans
- Vous en avez donc trente-six, des filles? dit
aigrement madame Vauquer.
- Je n'en ai que deux, répliqua le pensionnaire
avec la douceur d'un homme ruiné qui arrive à toutes les docilités de la
misère.
Vers la fin de la troisième année, le père Goriot
réduisit encore ses dépenses, en montant au troisième étage et en se mettant à
quarante-cinq francs de pension par mois. Il se passa de tabac, congédia son
perruquier et ne mit plus de poudre. Quand le père Goriot parut pour la
première fois sans être poudré, son hôtesse laissa échapper une exclamation de
surprise en apercevant la couleur de ses cheveux, ils étaient d'un gris sale et
verdâtre. Sa physionomie, que des chagrins secrets avaient insensiblement
rendue plus triste de jour en jour, semblait la plus désolée de toutes celles
qui garnissaient
- Elles viennent quelquefois, répondit-il d'une
voix émue.
- Ah! ah! vous les voyez encore quelquefois!
s'écrièrent les étudiants. Bravo, père Goriot!
Mais le vieillard n'entendit pas les
plaisanteries que sa réponse lui attirait, il était retombé dans un état
méditatif que ceux qui l'observaient superficiellement prenaient pour un
engourdissement sénile dû à son défaut d'intelligence. S'ils l'avaient bien
connu, peut-être auraient-ils été vivement intéressés par le problème que
présentait sa situation physique et morale; mais rien n'était plus difficile.
Quoiqu'il fût aisé de savoir si Goriot avait réellement été vermicelier, et
quel était le chiffre de sa fortune, les vieilles gens dont la curiosité
s'éveilla sur son compte ne sortaient pas du quartier et vivaient dans la
pension comme des huîtres sur un rocher. Quant aux autres personnes,
l'entraînement particulier de la vie parisienne leur faisait oublier, en
sortant de
Eugène de Rastignac était revenu dans une
disposition d'esprit que doivent avoir connue les jeunes gens supérieurs, ou
ceux auxquels une position difficile communique momentanément les qualités des
hommes d'élite. Pendant sa première année de séjour à Paris, le peu de travail
que veulent les premiers grades à prendre dans la Faculté l'avait laissé libre
de goûter les délices visibles du Paris matériel. Un étudiant n'a pas trop de
temps s'il veut connaître le répertoire de chaque théâtre, étudier les issues
du labyrinthe parisien, savoir les usages, apprendre la langue et s'habituer
aux plaisirs particuliers de la capitale; fouiller les bons et les mauvais
endroits, suivre les cours qui amusent, inventorier les richesses des musées.
Un étudiant se passionne alors pour des niaiseries qui lui paraissent
grandioses. Il a son grand homme, un professeur du Collège de France, payé pour
se tenir à la hauteur de son auditoire. Il rehausse sa cravate et se pose pour
la femme des premières galeries de l'Opéra-Comique. Dans ces initiations
successives, il se dépouille de son aubier, agrandit l'horizon de sa vie, et
finit par concevoir la superposition des couches humaines qui composent
Telle était la situation générale de la pension
bourgeoise à la fin du mois de novembre 1819. Quelques jours plus tard, Eugène,
après être allé au bal de madame de Beauséant, rentra vers deux heures dans
Et l'aventureux Méridional s'était empressé de se
lier avec cette délicieuse comtesse, autant qu'un jeune homme peut se lier avec
une femme pendant une contredanse et une valse. En se disant cousin de madame
de Beauséant, il fut invité par cette femme, qu'il prit pour une grande dame,
et eut ses entrées chez elle. Au dernier sourire qu'elle lui jeta, Rastignac
crut sa visite nécessaire. Il avait eu le bonheur de rencontrer un homme qui ne
s'était pas moqué de son ignorance, défaut mortel au milieu des illustres
impertinents de l'époque, les Maulincourt, les Ronquerolles, les Maxime de Trailles,
les de Marsay, les Ajuda-Pinto, les Vandenesse, qui étaient là dans la gloire
de leurs fatuités et mêlés aux femmes les plus élégantes, lady Grandon, la
duchesse de Langeais, la comtesse de Kergarouët, madame de Sérisy, la duchesse
de Carigliano,
- Pauvre enfant! dit à haute voix le père Goriot.
A cette parole, Rastignac jugea prudent de garder
le silence sur cet événement, et de ne pas inconsidérément condamner son
voisin. Il allait rentrer quand il distingua soudain un bruit assez difficile à
exprimer, et qui devait être produit par des hommes en chaussons de lisière
montant l'escalier. Eugène prêta l'oreille, et reconnut en effet le son
alternatif de la respiration de deux hommes. Sans avoir entendu ni le cri de la
porte ni les pas des hommes, il vit tout à coup une faible lueur au second
étage, chez monsieur Vautrin.- Voilà bien des mystères dans une pension
bourgeoise! se dit-il. Il descendit quelques marches, se mit à écouter, et le
son de l'or frappa son oreille. Bientôt la lumière fut éteinte, les deux
respirations se firent entendre derechef sans que la porte eût crié. Puis, à mesure
que les deux hommes descendirent, le bruit alla s'affaiblissant.
- Qui va là? cria madame Vauquer en ouvrant la
fenêtre de sa chambre.
- C'est moi qui rentre, maman Vauquer, dit
Vautrin de sa grosse voix.
- C'est singulier! Christophe avait mis le verrou,
se dit Eugène en rentrant dans sa chambre. Il faut veiller pour bien savoir ce
qui se passe autour de soi, dans Paris. Détourné par ces petits événements de
sa méditation ambitieusement amoureuse, il se mit au travail. Distrait par les
soupçons qui lui venaient sur le compte du père Goriot plus distrait encore par
la figure de madame de Restaud, qui de moments en moments se posait devant lui
comme la messagère d'une brillante destinée, il finit par se coucher et par
dormir à poings fermés. Sur dix nuits promises au travail par les jeunes gens,
ils en donnent sept au sommeil. Il faut avoir plus de vingt ans pour veiller.
Le lendemain matin régnait à Paris un de ces
épais brouillards qui l'enveloppent et l'embrument si bien que les gens les
plus exacts sont trompés par le temps. Les rendez-vous d'affaires se manquent.
Chacun se croit à huit heures quand midi sonne. Il était neuf heures et demie,
madame Vauquer n'avait pas encore bougé de son lit. Christophe et
- Sylvie, dit Christophe en mouillant sa première
rôtie, monsieur Vautrin, qu'est un bon homme tout de même, a encore vu deux
personnes cette nuit. Si madame s'en inquiétait, ne faudrait rien lui dire.
- Vous a-t-il donné quelque chose?
- Il m'a donné cent sous pour son mois, une
manière de me dire: " Tais-toi. "
- Sauf lui et madame Couture, qui ne sont pas
regardants, les autres voudraient nous retirer de la main gauche ce qu'ils nous
donnent de la main droite au jour de l'an, dit Sylvie.
- Encore, qu'est-ce qu'ils donnent! fit
Christophe, une méchante pièce et de cent sous. Voilà depuis deux ans le père
Goriot qui fait ses souliers lui-même. Ce grigou
de Poiret se passe de cirage, et le boirait plutôt que de le mettre à ses
savates. Quant au gringalet d'étudiant, il me donne quarante sous. Quarante
sous ne payent pas mes brosses, et il vend ses vieux habits, par-dessus le
marché. Qué baraque!
- Bah! fit Sylvie en buvant de petites gorgées de
café, nos places sont encore les meilleures du quartier: on y vit bien. Mais, à
propos de gros papa Vautrin, Christophe, vous a-t-on dit quelque chose?
- Oui, j'ai rencontré il y a quelques jours un
monsieur dans la rue, qui m'a dit:- N'est-ce pas chez vous que demeure un gros
monsieur qui a des favoris qu'il teint? Moi j'ai dit: " Non, monsieur, il
ne les teint pas. Un homme gai comme lui, il n'en a pas le temps. " J'ai
donc dit ça à monsieur Vautrin, qui m'a répondu: " Tu as bien fait, mon
garçon! Réponds toujours comme ça. Rien n'est plus désagréable que de laisser
connaître nos infirmités. اa peut faire
manquer des mariages. "
- Eh bien! à moi, au marché, on a voulu
m'englauder aussi pour me faire dire si je lui voyais passer sa chemise. C'te
farce! Tiens, dit-elle en s'interrompant, voilà dix heures quart moins qui
sonnent au Val-de-Grâce, et personne ne bouge.
- Ah bah! ils sont tous sortis. Madame Couture et
sa jeune personne sont allées manger le bon Dieu à Saint-Etienne dès huit
heures. Le père Goriot est sorti avec un paquet. L'étudiant ne reviendra
qu'après son cours, à dix heures. Je les ai vus partir en faisant mes
escaliers; que le père Goriot m'a donné un coup avec ce qu'il portait qu'était
dur comme du fer. Qué qui fait donc, ce bonhomme-là? Les autres le font aller
comme une toupie, mais c'est un brave homme tout de même, et qui vaut mieux
qu'eux tous. Il ne donne pas grand-chose; mais les dames chez lesquelles il
m'envoie quelquefois allongent de fameux pourboires, et sont joliment ficelées.
- Celles qu'il appelle ses filles, hein? Elles
sont une douzaine.
- Je ne suis jamais allé que chez deux, les mêmes
qui sont venues ici.
- Voilà madame qui se remue; elle va faire son
sabbat: faut que j'y aille. Vous veillerez au lait, Christophe, rapport au
chat.
- Comment, Sylvie, voilà dix heures quart moins,
vous m'avez laissée dormir comme une marmotte! jamais pareille chose n'est
arrivée.
- C'est le brouillard, qu'est à couper au
couteau.
- Mais le déjeuner?
- Bah! vos pensionnaires avaient bien le diable
au corps; ils ont tous décanillé dès le patron-jacquette.
- Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Vauquer
on dit le patron-minette.
- Ah! madame, je dirai comme vous voudrez. Tant y
a que vous pouvez déjeuner à dix heures. La Michonnette et le Poireau n'ont pas
bougé. Il n'y a qu'eux qui soient dans la maison, et ils dorment comme des souches
qui sont.
- Mais, Sylvie, tu les mets tous les deux
ensemble, comme si...
- Comme si, quoi? reprit Sylvie en laissant
échapper un gros rire bête. Les deux font la paire.
- C'est singulier, Sylvie: comment monsieur
Vautrin est-il donc rentré cette nuit après que Christophe a eu mis les
verrous?
- Bien au contraire, madame. Il a entendu
monsieur Vautrin, et est descendu pour lui ouvrir
- Donne-moi ma camisole, et va vite voir au
déjeuner. Arrange le reste du mouton avec des pommes de terre, et donne des
poires cuites, de celles qui coûtent deux liards la pièce.
Quelques instants après, madame Vauquer descendit
au moment où son chat venait de renverser d'un coup de patte l'assiette qui
couvrait un bol de lait, et le lapait en toute hâte.
- Mistigris, s'écria-t-elle. Le chat se sauva,
puis revint se frotter à ses jambes. Oui, oui, fais ton capon, vieux lâche! lui
dit-elle. Sylvie! Sylvie!
- Eh bien! quoi, madame?
- Voyez donc ce qu'a bu le chat.
- C'est la faute de cet animal de Christophe, à
qui j'avais dit de mettre le couvert. Où est-il passé? Ne vous inquiétez pas,
madame; ce sera le café du père Goriot. Je mettrai de l'eau dedans, il ne s'en
apercevra pas. Il ne fait attention à rien, pas même à ce qu'il mange.
- Où donc est-il allé, ce chinois-là? dit madame
Vauquer en plaçant les assiettes.
- Est-ce qu'on sait? Il fait des trafics des cinq
cents diables.
- J'ai trop dormi, dit madame Vauquer.
- Mais aussi madame est-elle fraîche comme une
rose...
En ce moment la sonnette se fit entendre, et
Vautrin entra dans le salon en chantant de sa grosse voix
J'ai
longtemps parcouru le monde,
Et l'on m'a
vu de toute part...
- Oh! oh! bonjour, madame Vauquer, dit-il en
apercevant l'hôtesse, qu'il prit galamment dans ses bras.
- Allons, finissez donc.
- Dites impertinent, reprit-il. Allons, dites-le.
Voulez-vous bien le dire? Tenez, je vais mettre le couvert avec vous. Ah! je
suis gentil, n'est-ce pas?
Courtiser la brune et la blonde, Aimer,
soupirer...
- je viens de voir quelque chose de singulier.
... au
hasard.
- Quoi? dit la veuve.
- Le père Goriot était à huit heures et demie rue
Dauphine, chez l'orfèvre qui achète de vieux couverts et des galons. Il lui a
vendu pour une bonne somme un ustensile de ménage, en vermeil, assez joliment
tortillé pour un homme qui n'est pas de la manique.
- Bah! vraiment?
- Oui. Je revenais ici après avoir conduit un de
mes amis qui s'expatrie par les Messageries royales; j'ai attendu le père
Goriot pour voir: histoire de rire. Il a remonté dans ce quartier-ci, rue des
Grès, où il est entré dans la maison d'un usurier connu, nommé Gobseck, un fier
drôle, capable de faire des dominos avec les os de son père; un juif, un arabe,
un grec, un bohémien, un homme qu'on serait bien embarrassé de dévaliser, il
met ses écus la Banque.
- Qu'est-ce que fait donc ce père Goriot?
- Il ne fait rien, dit Vautrin, il défait. C'est
un imbécile assez bête pour se ruiner à aimer les filles qui...
- Le voilà! dit Sylvie.
- Christophe, cria le père Goriot, monte avec
moi.
Christophe suivit le père Goriot, et redescendit
bientôt.
- Où vas-tu? dit madame Vauquer à son domestique.
- Faire une commission pour monsieur Goriot.
Qu'est-ce que c'est que ça? dit Vautrin en
arrachant des mains de Christophe une lettre sur laquelle il lut: A madame
- Rue du Helder. J'ai ordre de ne remettre ceci
qu'à madame la comtesse.
- Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? dit Vautrin en
mettant la lettre au jour; un billet de banque? non. Il entrouvrit
l'enveloppe.- Un billet acquitté, s'écria-t-il. Fourche! il est galant, le
roquentin. Va, vieux lascar, dit-il en coiffant de sa large main Christophe,
qu'il fit tourner sur lui-même comme un dé, tu auras un bon pourboire.
Le couvert était mis. Sylvie faisait bouillir le
lait. Madame Vauquer allumait le poêle, aidée par Vautrin, qui fredonnait
toujours:
J'ai
longtemps parcouru le monde
Et l'on m'a
vu de toute part...
Quand tout fut prêt, madame Couture et
mademoiselle Taillefer rentrèrent.
- D'où venez-vous donc si matin, ma belle dame?
dit madame Vauquer à madame Couture.
- Nous venons de faire nos dévotions à Saint-Etienne-du-Mont,
ne devons-nous pas aller aujourd'hui chez monsieur Taillefer? Pauvre petite,
elle tremble comme la feuille, reprit madame Couture en s'asseyant devant le
poêle à la bouche duquel elle présenta ses souliers qui fumèrent.
- Chauffez-vous donc, Victorine, dit madame
Vauquer.
- C'est bien, mademoiselle, de prier le bon Dieu
d'attendrir le coeur de votre père, dit Vautrin en avançant une chaise à
l'orpheline. Mais ça ne suffit pas. Il vous faudrait un ami qui se chargeât de
dire son fait à ce marsouin-là, un sauvage qui a, dit-on, trois millions, et
qui ne vous donne pas de dot. Une belle fille a besoin de dot dans ce temps-ci.
- Pauvre enfant, dit madame Vauquer. Allez, mon
chou, votre monstre de père attire le malheur à plaisir sur lui.
A ces mots, les yeux de Victorine se mouillèrent
de larmes, et la veuve s'arrêta sur un signe que lui fit madame Couture.
- Si nous pouvions seulement le voir, si je
pouvais lui parler, lui remettre la dernière lettre de sa femme, reprit la
veuve du Commissaire-Ordonnateur. Je n'ai jamais osé la risquer par la poste;
il connaît mon écriture...
- O femmes
innocentes, malheureuses et persécutées, s'écria Vautrin en interrompant,
voilà donc où vous en êtes? D'ici à quelques jours je me mêlerai de vos affaires,
et tout ira bien.
- Oh! monsieur, dit Victorine en jetant un regard
à la fois humide et brûlant à Vautrin, qui ne s'en émut pas, si vous saviez un
moyen d'arriver à mon père, dites-lui bien que son affection et l'honneur de ma
mère me sont plus précieux que toutes les richesses du monde. Si vous obteniez
quelque adoucissement à sa rigueur, je prierais Dieu pour vous. Soyez sûr d'une
reconnaissance.
- J'ai
longtemps parcouru le monde, chanta Vautrin d'une voix ironique.
En ce moment, Goriot, mademoiselle Michonneau,
Poiret descendirent, attirés peut-être par l'odeur du roux que faisait Sylvie
pour accommoder les restes du mouton. A l'instant où les sept convives
s'attablèrent en se souhaitant le bonjour, dix heures sonnèrent, l'on entendit
dans la rue le pas de l'étudiant..
- Ah! bien, monsieur Eugène, dit Sylvie,
aujourd'hui vous allez déjeuner avec tout le monde.
L'étudiant salua les pensionnaires, et s'assit
auprès du père Goriot.
- Il vient de m'arriver une singulière aventure,
dit-il en se servant abondamment du mouton et se coupant un morceau de pain que
madame Vauquer mesurait toujours de l'oeil.
- Une aventure! dit Poiret.
- Eh bien! pourquoi vous en étonneriez-vous,
vieux chapeau? dit Vautrin à Poiret. Monsieur est bien fait pour en avoir.
Mademoiselle Taillefer coula timidement un regard
sur le jeune étudiant.
- Dites-nous votre aventure demanda madame
Vauquer.
- Hier j'étais au bal chez madame la vicomtesse
de Beauséant, une cousine à moi, qui possède une maison magnifique, des
appartements habillés de soie, enfin qui nous a donné une fête superbe, où je
me suis amusé comme un roi...
- Telet, dit Vautrin en interrompant net.
- Monsieur, reprit vivement Eugène, que
voulez-vous dire?
- Je dis telet,
parce que les roitelets s'amusent beaucoup plus que les rois.
- C'est vrai: j'aimerais mieux être ce petit
oiseau sans souci que roi, parce... fit Poiret l' idémiste.
- Enfin, reprit l'étudiant en lui coupant la
parole, je danse avec une des plus belles femmes du bal, une comtesse
ravissante, la plus délicieuse créature que j'aie jamais vue. Elle était
coiffée avec des fleurs de pêcher, elle avait au côté le plus beau bouquet de
fleurs, des fleurs naturelles qui embaumaient; mais, bah! il faudrait que vous
l'eussiez vue, il est impossible de peindre une femme animée par
- Qu'elle venait ici, dit Vautrin en jetant un
regard profond à l'étudiant. Elle allait sans doute chez le papa Gobseck, un
usurier. Si jamais vous fouillez des coeurs de femmes à Paris, vous y trouverez
l'usurier avant l'amant.
Votre comtesse se nomme Anastasie de Restaud, et
demeure rue du Helder.
A ce nom, l'étudiant regarda fixement Vautrin. Le
père Goriot leva brusquement la tête, il jeta sur les deux interlocuteurs un
regard lumineux et plein d'inquiétude qui surprit les pensionnaires.
- Christophe arrivera trop tard, elle y sera donc
allée, s'écria douloureusement Goriot.
- J'ai deviné, dit Vautrin en se penchant à
l'oreille de madame Vauquer.
Goriot mangeait machinalement et sans savoir ce
qu'il mangeait. Jamais il n'avait semblé plus stupide et plus absorbé qu'il
l'était en ce moment.
- Qui diable, monsieur Vautrin, a pu vous dire
son nom? demanda Eugène.
- Ah! ah! voilà, répondit Vautrin. Le père Goriot
le savait bien, lui! pourquoi ne le saurais-je pas?
- Monsieur Goriot, s'écria l'étudiant.
- Quoi! dit le pauvre vieillard. Elle était donc
bien belle hier?
- Qui?
- Madame de Restaud.
- Voyez-vous le vieux grigou, dit madame Vauquer
a Vautrin, comme ses yeux s'allument.
Il l'entretiendrait donc? dit à voix basse
mademoiselle Michonneau à l'étudiant.
- Oh! oui, elle était furieusement belle, reprit
Eugène, que le père Goriot regardait avidement. Si madame de Beauséant n'avait
pas été là, ma divine comtesse eût été la reine du bal, les jeunes gens
n'avaient d'yeux que pour elle, j'étais le douzième inscrit sur la liste, elle
dansait toutes les contredanses. Les autres femmes enrageaient. Si une créature
a été heureuse hier, c'était bien elle. On a bien raison de dire qu'il n'y a
rien de plus beau que frégate à la voile, cheval au galop et femme qui danse.
- Hier en haut de la roue, chez une duchesse, dit
Vautrin; ce matin en bas de l'échelle chez un escompteur: voilà les
Parisiennes. Si leurs maris ne peuvent entretenir leur luxe effréné, elles se
vendent. Si elles ne savent pas se vendre, elles éventreraient leurs mères pour
y chercher de quoi briller. Enfin elles font les cent mille coups. Connu,
connu!
Le visage du père Goriot, qui s'était allumé
comme le soleil d'un beau jour en entendant l'étudiant, devint sombre à cette
cruelle observation de Vautrin.
- Eh bien! dit madame Vauquer, où donc est votre
aventure? Lui avez-vous parlé? lui avez-vous demandé si elle voulait apprendre
le Droit?
- Elle ne m'a pas vu, dit Eugène. Mais rencontrer
une des plus jolies femmes de Paris rue des Grès, à neuf heures, une femme qui
a dû rentrer du bal à deux heures du matin, n'est-ce pas singulier? Il n'y a
que Paris pour ces aventures-là.
- Bah! il y en a de bien plus drôles, s'écria
Vautrin.
Mademoiselle Taillefer avait à peine écouté, tant
elle était préoccupée par la tentative qu'elle allait faire. Madame Couture lui
fit signe de se lever pour aller s'habiller. Quand les deux dames sortirent, le
père Goriot les imita.
- Eh bien! l'avez-vous vu? dit madame Vauquer à
Vautrin et à ses autres pensionnaires. Il est clair qu'il s'est ruiné pour ces
femmes-là.
Jamais on ne me fera croire, s'écria l'étudiant,
que la belle comtesse de Restaud appartienne au père Goriot.- Mais, lui dit
Vautrin en l'interrompant, nous ne tenons pas a vous le faire croire. Vous êtes
encore trop jeune pour bien connaître Paris, vous saurez plus tard qu'il s'y
rencontre ce que nous nommons des hommes
à passions... (A ces mots, mademoiselle Michonneau regarda Vautrin d'un air
intelligent. Vous eussiez dit un cheval de régiment entendant le son de la
trompette.) Ah! ah! fit Vautrin en s'interrompant pour lui jeter un regard
profond, que nous n'avons néu nos
petites passions, nous? (La vieille fille baissa les yeux comme une religieuse
qui voit des statues.)- Eh bien! reprit-il, ces gens-là chaussent une idée et
n'en démordent pas. Ils n'ont soif que d'une certaine eau prise à une certaine
fontaine, et souvent croupie; pour en boire, ils vendraient leurs femmes, leurs
enfants; ils vendraient leur âme au diable. Pour les uns, cette fontaine est le
jeu, la Bourse, une collection de tableaux ou d'insectes, la musique; pour
d'autres, c'est une femme qui sait leur cuisiner des friandises. A ceux-là,
vous leur offririez toutes les femmes de la terre, ils s'en moquent, ils ne
veulent que celle qui satisfait leur passion. Souvent cette femme ne les aime
pas du tout, vous les rudoie, leur vend fort cher des bribes de satisfaction;
eh bien! mes farceurs ne se lassent pas, et mettraient leur dernière couverture
au Mont-de-Piété pour lui apporter leur dernier écu. Le père Goriot est un de
ces gens-là. La comtesse l'exploite parce qu'il est discret, et voilà le beau
monde! Le pauvre bonhomme ne pense qu'à elle. Hors de sa passion, vous le
voyez, c'est une bête brute. Mettez-le sur ce chapitre-là, son visage étincelle
comme un diamant. Il n'est pas difficile de deviner ce secret-là. Il a porté ce
matin du vermeil à la fonte, et je l'ai vu entrant chez le papa Gobseck, rue
des Grès. Suivez bien! En revenant, il a envoyé chez la comtesse de Restaud ce
niais de Christophe qui nous a montré l'adresse de la lettre dans laquelle
était un billet acquitté. Il est clair que si la comtesse allait aussi chez le
vieil escompteur, il y avait urgence. Le père Goriot a galamment financé pour
elle. Il ne faut pas coudre deux idées pour voir clair là-dedans. Cela vous
prouve, mon jeune étudiant, que, pendant que votre comtesse riait, dansait,
faisait ses singeries, balançait ses fleurs de pêcher, et pinçait sa robe, elle
était dans ses petits souliers, comme on dit, en pensant à ses lettres de
change protestées, ou à celles de son amant.
- Vous me donnez une furieuse envie de savoir
- Oui, dit Poiret, il faut aller demain chez
madame de Restaud.
- Vous y trouverez peut-être le bonhomme Goriot
qui viendra toucher le montant de ses galanteries.
- Mais, dit Eugène avec un air de dégoût, votre
Paris est donc un bourbier.
- Et un drôle de bourbier, reprit Vautrin. Ceux
qui s'y crottent en voiture sont d'honnêtes gens, ceux qui s'y crottent à pied
sont des fripons. Ayez le malheur d'y décrocher n'importe quoi, vous êtes
montré sur la place du Palais-de-Justice comme une curiosité. Volez un million,
vous êtes marqué dans les salons comme une vertu. Vous payez trente millions à
la Gendarmerie et à la justice pour maintenir cette morale-là. joli!
- Comment, s'écria madame Vauquer, le père Goriot
aurait fondu son déjeuner de vermeil?
- N'y avait-il pas deux tourterelles sur le
couvercle? dit Eugène.
- C'est bien cela.
- Il y tenait donc beaucoup, il a pleuré quand il
a eu pétri l'écuelle et le plat. je l'ai vu par hasard, dit Eugène.
- Il y tenait comme à sa vie, répondit la veuve.
- Voyez-vous le bonhomme, combien il est
passionné, s'écria Vautrin. Cette femme-là sait lui chatouiller l'âme.
L'étudiant remonta chez lui. Vautrin sortit.
Quelques instants après, madame Couture et Victorine montèrent dans un fiacre
que Sylvie alla leur chercher. Poiret offrit son bras à mademoiselle
Michonneau, et tous deux allèrent se promener au Jardin des Plantes, pendant
les deux belles heures de la journée.
- Eh bien! les voilà donc quasiment mariés, dit
- Gare au châle de mademoiselle Michonneau, dit
en riant madame Vauquer, il prendra comme de l'amadou.
A quatre heures du soir, quand Goriot rentra, il
vit, à la lueur de deux lampes fumeuses, Victorine dont les yeux étaient
rouges. Madame Vauquer écoutait le récit de la visite infructueuse faite à
monsieur Taillefer pendant
- Ma chère dame, disait madame Couture à madame
Vauquer, figurez-vous qu'il n'a pas même fait asseoir Victorine, qu'est restée
constamment debout. A moi, il m'a dit, sans se mettre en colère, tout
froidement, de nous épargner la peine de venir chez lui; que mademoiselle, sans
dire sa fille, se nuisait dans son esprit en l'importunant (une fois par an, le
monstre!); que la mère de Victorine ayant été épousée sans fortune, elle
n'avait rien à prétendre; enfin les choses les plus dures, qui ont fait fondre
en larmes cette pauvre petite. La petite s'est jetée alors aux pieds de son
père, et lui a dit avec courage qu'elle n'insistait autant que pour sa mère,
qu'elle obéirait à ses volontés sans murmure, mais qu'elle le suppliait de lire
le testament de la pauvre défunte; elle a pris la lettre et la lui a présentée
en disant les plus belles choses du monde et les mieux senties, je ne sais pas
où elle les a prises, Dieu les lui dictait, car la pauvre enfant était si bien
inspirée qu'en l'entendant, moi, je pleurais comme une bête. Savez-vous ce que
faisait cet horreur d'homme, il se coupait les ongles, il a pris cette lettre
que la pauvre madame Taillefer avait trempée de larmes, et l'a jetée sur la
cheminée en disant: " C'est bon! " Il a voulu relever sa fille qui
lui prenait les mains pour les lui baiser, mais il les a retirées. Est-ce pas
une scélératesse? Son grand dadais de fils est entré sans saluer sa soeur.
- C'est donc des monstres? dit le père Goriot.
- Et puis, dit madame Couture sans faire attention
à l'exclamation du bonhomme, le père et le fils s'en sont allés en me saluant
et en me priant de les excuser, ils avaient des affaires pressantes. Voilà
notre visite. Au moins, il a vu sa fille. Je ne sais pas comment il peut la
renier, elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau.
Les pensionnaires, internes et externes,
arrivèrent les uns après les autres, en se souhaitant mutuellement le bonjour,
et se disant de ces riens qui constituent, chez certaines classes parisiennes,
un esprit drolatique dans lequel la bêtise entre comme élément principal, et
dont le mérite consiste particulièrement dans le geste ou
- Eh bien! monsieurre
Poiret, dit l'employé au Muséum, comment va cette petite santérama? Puis, sans
attendre la réponse: Mesdames, vous avez du chagrin, dit-il à madame Couture et
à Victorine.
- Allons-nous dinaire
? s'écria Horace Bianchon, un étudiant en médecine, ami de Rastignac, ma petite
estomac est descendue osque ad talones.
- Il fait un fameux froitorama ! dit Vautrin. Dérangez-vous donc, père Goriot! Que
diable! votre pied prend toute la gueule du poêle.
- Illustre monsieur Vautrin, dit Bianchon,
pourquoi dites-vous froitorama ? il y
a une faute, c'est froidorama.
- Non, dit l'employé au Muséum, c'est froitorama, par la règle: j'ai froid aux
pieds.
- Ah! ah!
- Voici son excellence le marquis de Rastignac,
docteur en droit-travers, s'écria Bianchon en saisissant Eugène par le cou et
le serrant de manière à l'étouffer. Ohé! les autres, ohé!
Mademoiselle Michonneau entra doucement, salua
les convives sans rien dire, et s'alla placer près des trois femmes.
- Elle me fait toujours grelotter, cette vieille
chauve-souris, dit à voix basse Bianchon à Vautrin en montrant mademoiselle
Michonneau. Moi qui étudie le système de Gall, je lui trouve les bosses de
judas.
- Monsieur l'a connu? dit Vautrin.
- Qui ne l'a pas rencontré! répondit Bianchon. Ma
parole d'honneur, cette vieille fille blanche me fait l'effet de ces longs vers
qui finissent par ronger une poutre.
- Voilà ce que c'est, jeune homme, dit le
quadragénaire en peignant ses favoris.
Et rose,
elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace
d'un matin.
- Ah! ah! voici une fameuse soupeaurama, dit Poiret en voyant Christophe qui entrait en tenant
respectueusement le potage.
- Pardonnez-moi, monsieur, dit madame Vauquer,
c'est une soupe aux choux.
Tous les jeunes gens éclatèrent de rire.
- Enfoncé, Poiret!
- Poirrrrrette enfoncé!
- Marquez deux points à maman Vauquer, dit
Vautrin.
- Quelqu'un a-t-il fait attention au brouillard
de ce matin? dit l'employé.
- C'était, dit Bianchon, un brouillard frénétique
et sans exemple, un brouillard lugubre, mélancolique, vert, poussif, un
brouillard Goriot.
- Goriorama, dit le peintre, parce qu'on n'y
voyait goutte.
- Hé,
milord Gâôriotte, il être questiônne dé véaus.
Assis au bas-bout de la table, près de la porte
par laquelle on servait, le père Goriot leva la tête en flairant un morceau de
pain qu'il avait sous sa serviette, par une vieille habitude commerciale qui
reparaissait quelquefois.
- Eh bien! lui cria aigrement madame Vauquer
d'une voix qui domina le bruit des cuillers, des assiettes et des voix, est-ce
que vous ne trouvez pas le pain bon?
- Au contraire, madame, répondit-il, il est fait
avec de la farine d'Etampes, première qualité.
- A quoi voyez-vous cela? lui dit Eugène.
- A la blancheur, au goût.
- Au goût du nez puisque vous le sentez, dit
madame Vauquer. Vous devenez si économe que vous finirez par trouver le moyen
de vous nourrir en humant l'air de la cuisine.
- Prenez alors un brevet d'invention, cria
l'employé au Muséum, vous ferez une belle fortune.
- Laissez donc, il fait ça pour nous persuader
qu'il a été vermicellier, dit le peintre.
- Votre nez est donc une cornue, demanda encore
l'employé du Muséum.
- Cor quoi? fit Bianchon.
- Cor-nouille.
-
Cor-nemuse.
-
Cor-naline.
-
Cor-niche.
-Cor-nichon.
-Cor-beau.
-Cor-nac.
-Cor-norama.
Ces huit réponses partirent de tous les côtés de
la salle avec la rapidité d'un feu de file, et prêtèrent d'autant plus à rire,
que le pauvre père Goriot regardait les convives d'un air niais, comme un homme
qui tâche de comprendre une langue étrangère.
- Cor? dit-il à Vautrin qui se trouvait près de
lui.
- Cor aux pieds, mon vieux! dit Vautrin en
enfonçant le chapeau du père Goriot par une tape qu'il lui appliqua sur la tête
et qui le fit descendre jusque sur les yeux.
Le pauvre vieillard, stupéfait de cette brusque
attaque, resta pendant un moment immobile. Christophe emporta l'assiette du
bonhomme, croyant qu'il avait fini sa soupe; en sorte que quand Goriot, après
avoir relevé son chapeau, prit sa cuiller, il frappa
- Monsieur, dit le vieillard, vous êtes un
mauvais plaisant, et si vous vous permettez encore de me donner de pareils
renfoncements...
- Eh bien, quoi, papa? dit Vautrin en
l'interrompant.
- Eh bien! vous payerez cela bien cher quelque
jour...
- En enfer, pas vrai? dit le peintre, dans ce
petit coin noir où l'on met les enfants méchants!
- Eh bien! mademoiselle, dit Vautrin à Victorine,
vous ne mangez pas. Le papa s'est donc montré récalcitrant?
- Une horreur, dit madame Couture.
- Il faut le mettre à la raison, dit Vautrin.
- Mais, dit Rastignac, qui se trouvait assez près
de Bianchon, mademoiselle pourrait intenter un procès sur la question des
aliments, puisqu'elle ne mange pas. Eh! eh! voyez donc comme le père Goriot
examine mademoiselle Victorine.
Le vieillard oubliait de manger pour contempler
la pauvre jeune fille dans les traits de laquelle éclatait une douleur vraie,
la douleur de l'enfant méconnu qui aime son père.
- Mon cher, dit Eugène à voix basse, nous nous
sommes trompés sur le père Goriot. Ce n'est ni un imbécile ni un homme sans
nerfs. Applique-lui ton système de Gall, et dis-moi ce que tu en penseras. Je
lui ai vu cette nuit tordre un plat de vermeil, comme si c'eût été de la cire,
et dans ce moment l'air de son visage trahit des sentiments extraordinaires. Sa
vie me parait être trop mystérieuse pour ne pas valoir la peine d'être étudiée.
Oui, Bianchon, tu as beau rire, je ne plaisante pas.
- Cet homme est un fait médical, dit Bianchon,
d'accord; s'il veut, je le dissèque.
- Non, tâte-lui la tête.
- Ah! bien, sa bêtise est peut-être contagieuse.
Le lendemain Rastignac s'habilla fort élégamment,
et alla, vers trois heures de l'après-midi, chez madame de Restaud, en se
livrant pendant la route à ces espérances étourdiment folles qui rendent la vie
des jeunes gens si belle d'émotions: ils ne calculent alors ni les obstacles ni
les dangers, ils voient en tout le succès, poétisent leur existence par le seul
jeu de leur imagination, et se font malheureux ou tristes par le renversement
de projets qui ne vivaient encore que dans leurs désirs effrénés; s'ils
n'étaient pas ignorants et timides, le monde social serait impossible. Eugène
marchait avec mille précautions pour ne se point crotter, mais il marchait en
pensant à ce qu'il dirait à madame de Restaud, il s'approvisionnait d'esprit,
il inventait les reparties d'une conversation imaginaire, il préparait ses mots
fins, ses phrases à la Talleyrand, en supposant de petites circonstances
favorables à la déclaration sur laquelle il fondait son avenir. Il se crotta,
l'étudiant, il fut forcé de faire cirer ses bottes et brosser son pantalon au
Palais-Royal. " Si j'étais riche, se dit-il en changeant une pièce de
trente sous qu'il avait prise en cas de malheur, je serais allé en voiture,
j'aurais pu penser à mon aise. " Enfin il arriva rue du Helder et demanda
la comtesse de Restaud. Avec la rage froide d'un homme sûr de triompher un
jour, il reçut le coup d'oeil méprisant des gens qui l'avaient vu traversant la
cour à pied, sans avoir entendu le bruit d'une voiture à
- Monsieur, dit le valet de chambre, madame est
dans son boudoir et fort occupée, elle ne m'a pas répondu; mais si monsieur
veut passer au salon, il y a déjà quelqu'un.
Tout en admirant l'épouvantable pouvoir de ces
gens qui, d'un seul mot, accusent ou jugent leurs maîtres, Rastignac ouvrit
délibérément la porte par laquelle était sorti le valet de chambre, afin sans
doute de faire croire à ces insolents valets qu'il connaissait les êtres de la
maison; mais déboucha fort étourdiment dans une pièce où se trouvaient des lampes,
des buffets, un appareil à chauffer des serviettes pour le bain, et qui menait
à la fois dans un corridor obscur et dans un escalier dérobé. Les rires
étouffés qu'il entendit dans l'antichambre mirent le comble à sa confusion.
- Monsieur, le salon est par ici, lui dit le
valet de chambre avec ce faux respect qui semble être une raillerie de plus.
Eugène revint sur ses pas avec une telle
précipitation qu'il se heurta contre une baignoire, mais il retint assez
heureusement son chapeau pour l'empêcher de tomber dans le bain. En ce moment,
une porte s'ouvrit au fond du long corridor éclairé par une petite lampe,
Rastignac y entendit à la fois la voix de madame de Restaud, celle du père
Goriot, et le bruit d'un baiser. Il entra dans la salle à manger, la traversa,
suivit le valet de chambre, et rentra dans un premier salon où il resta posé
devant la fenêtre, en s'apercevant qu'elle avait vue sur
- Mais monsieur le comte ferait mieux d'attendre
encore un instant, Madame a fini, dit Maurice en retournant à l'antichambre.
En ce moment, le père Goriot débouchait près de
la porte cochère par la sortie du petit escalier. Le bonhomme tirait son parapluie
et se disposait à le déployer, sans faire attention que la grande porte était
ouverte pour donner passage à un jeune homme décoré qui conduisait un tilbury.
Le père Goriot n'eut que le temps de se jeter en arrière pour n'être pas
écrasé. Le taffetas du parapluie avait effrayé le cheval, qui fit un léger
écart en se précipitant vers le perron. Ce jeune homme détourna la tête d'un
air de colère, regarda le père Goriot, et lui fit, avant qu'il ne sortit, un
salut qui peignait la considération forcée que l'on accorde aux usuriers dont
on a besoin, ou ce respect nécessaire exigé par un homme taré, mais dont on
rougit plus tard. Le père Goriot répondit par un petit salut amical, plein de
bonhomie. Ces événements se passèrent avec la rapidité de l'éclair. Trop
attentif pour s'apercevoir qu'il n'était pas seul, Eugène entendit tout à coup
la voix de la comtesse.
- Ah! Maxime, vous vous en alliez, dit-elle avec
un ton de reproche où se mêlait un peu de dépit.
La comtesse n'avait pas fait attention à l'entrée
du tilbury. Rastignac se retourna brusquement et vit la comtesse coquettement
vêtue d'un peignoir en cachemire blanc, à noeuds roses, coiffée négligemment,
comme le sont les femmes de Paris au matin; elle embaumait, elle avait sans
doute pris un bain, et sa beauté, pour ainsi dire assouplie, semblait plus
voluptueuse; ses yeux étaient humides. L'oeil des jeunes gens sait tout voir:
leurs esprits s'unissent aux rayonnements de la femme comme une plante aspire
dans l'air des substances qui lui sont propres. Eugène sentit donc la fraîcheur
épanouie des mains de cette femme sans avoir besoin d'y toucher. Il voyait, à
travers le cachemire, les teintes rosées du corsage que le peignoir, légèrement
entrouvert, laissait parfois à nu, et sur lequel son regard s'étalait. Les
ressources du busc étaient inutiles à la comtesse, la ceinture marquait seule
sa taille flexible, son cou invitait à l'amour, ses pieds étaient jolis dans
les pantoufles. Quand Maxime prit cette main pour la baiser, Eugène aperçut
alors Maxime, et la comtesse aperçut Eugène.
- Ah! c'est vous, monsieur de Rastignac, je suis
bien aise de vous voir, dit-elle d'un air auquel savent obéir les gens
d'esprit.
Maxime regardait alternativement Eugène et la
comtesse d'une manière assez significative pour faire décamper l'intrus. "
Ah çà, ma chère, j'espère que tu vas me mettre ce petit drôle à la porte!
" Cette phrase était une traduction claire et intelligible des regards du
jeune homme impertinemment fier que
Eugène prit un air agréable et dit Madame,
j'avais hâte de vous voir pour...
Il s'arrêta tout court. Une porte s'ouvrit. Le
monsieur qui conduisait le tilbury se montra soudain, sans chapeau, ne salua pas
la comtesse, regarda soucieusement Eugène, et tendit la main à Maxime, en lui
disant: " Bonjour " avec une expression fraternelle qui surprit
singulièrement Eugène. Les jeunes gens de province ignorent combien est douce
la vie à trois.
- Monsieur de Restaud, dit la comtesse à
l'étudiant en lui montrant son mari.
Eugène s'inclina profondément.
- Monsieur, dit-elle en continuant et en
présentant Eugène au comte de Restaud, est monsieur de Rastignac, parent de
madame la vicomtesse de Beauséant par les Marcillac, et que j'ai eu le plaisir
de rencontrer à son dernier bal.
Parent de
madame la vicomtesse de Beauséant par les Marcillac ! ces mots, que la
comtesse prononça presque emphatiquement, par suite de l'espace d'orgueil
qu'éprouve une maîtresse de maison à prouver qu'elle n'a chez elle que des gens
de distinction, furent d'un effet magique, le comte quitta son air froidement
cérémonieux et salua l'étudiant.
- Enchanté, dit-il, monsieur, de pouvoir faire
votre connaissance.
Le comte Maxime de Trailles lui-même jeta sur
Eugène un regard inquiet et quitta tout à coup son air impertinent. Ce coup de
baguette, dû à la puissante intervention d'un nom, ouvrit trente cases dans le
cerveau du Méridional, et lui rendit l'esprit qu'il avait préparé. Une soudaine
lumière lui fit voir clair dans l'atmosphère de la haute société parisienne,
encore ténébreuse pour lui.
- Je croyais les Marcillac éteints? dit le comte
de Restaud à Eugène.
- Oui, monsieur, répondit-il. Mon grand-oncle, le
chevalier de Rastignac, a épousé l'héritière de la famille de Marcillac. Il n'a
eu qu'une fille, qui a épousé le maréchal de Clarimbault, aïeul maternel de
madame de Beauséant. Nous sommes la branche cadette, branche d'autant plus
pauvre que mon grand-oncle, vice-amiral, a tout perdu au service du Roi. Le
gouvernement révolutionnaire n'a pas voulu admettre nos créances dans la
liquidation qu'il a faite de la Compagnie des Indes.
- Monsieur votre grand-oncle ne commandait-il pas
le Vengeur avant 1789?
- Précisément.
- Alors, il a connu mon grand-père, qui
commandait le Warwick.
Maxime haussa légèrement les épaules en regardant
madame de Restaud, et eut l'air de lui dire: " S'il se met à causer marine
avec celui-là nous sommes perdus. " Anastasie comprit le regard de
monsieur de Trailles. Avec cette admirable puissance que possèdent les femmes,
elle se mit à sourire en disant: " Venez, Maxime; j'ai quelque chose à
vous demander. Messieurs, nous vous laisserons naviguer de conserve sur le Warwick et sur le Vengeur. " Elle se leva et fit un signe plein de traîtrise
railleuse à Maxime, qui prit avec elle la route du boudoir. A peine ce couple morganatique, jolie expression allemande
qui n'a pas son équivalent en français, avait-il atteint la porte que le comte
interrompit sa conversation avec Eugène.
- Anastasie! restez donc, ma chère, s'écria-t-il
avec humeur, vous savez bien que...
- Je reviens, je reviens, dit-elle en
l'interrompant, il ne me faut qu'un moment pour dire à Maxime ce dont je veux
le charger.
Elle revint promptement. Comme toutes les femmes
qui, forcées d'observer le caractère de leurs maris pour pouvoir se conduire à
leur fantaisie, savent reconnaître jusqu'où elles peuvent aller afin de ne pas
perdre une confiance précieuse, et qui alors ne les choquent jamais dans les
petites choses de la vie, la comtesse avait vu d'après les inflexions de la
voix du comte qu'il n'y aurait aucune sécurité à rester dans le boudoir. Ces
contretemps étaient dus à Eugène. Aussi la comtesse montra-t-elle l'étudiant
d'un air et par un geste pleins de dépit à Maxime, qui dit fort
épigrammatiquement au comte, à sa femme et à Eugène:- Ecoutez, vous êtes en
affaires, je ne veux pas vous gêner; adieu. Il se sauva.
- Restez donc, Maxime! cria le comte.
- Venez dîner, dit la comtesse qui, laissant
encore une fois Eugène et le comte, suivit Maxime dans le premier salon où ils
restèrent assez de temps ensemble pour croire que monsieur de Restaud
congédierait Eugène.
Rastignac les entendait tour à tour éclatant de
rire, causant, se taisant; mais le malicieux étudiant faisait de l'esprit avec
monsieur de Restaud, le flattait ou l'embarquait dans des discussions, afin de
revoir la comtesse et de savoir quelles étaient ses relations avec le père
Goriot. Cette femme, évidemment amoureuse de Maxime; cette femme, maîtresse de
son mari, liée secrètement au vieux vermicellier, lui semblait tout un mystère.
Il voulait pénétrer ce mystère, espérant ainsi pouvoir régner en souverain sur
cette femme si éminemment Parisienne.
- Anastasie, dit le comte appelant de nouveau sa
femme.
- Allons, mon pauvre Maxime, dit-elle au jeune
homme, il faut se résigner. A ce soir...
- J'espère, Nasie,
lui dit-il à l'oreille, que vous consignerez ce petit homme dont les yeux
s'allumaient comme des charbons quand votre peignoir s'entrouvrait. Il vous
ferait des déclarations, vous compromettrait, et vous me forceriez à le tuer.
- Etes-vous fou, Maxime? dit-elle. Ces petits
étudiants ne sont-ils pas, au contraire, d'excellents paratonnerres? je le
ferai, certes, prendre en grippe à Restaud.
Maxime éclata de rire et sortit suivi de la
comtesse, qui se mit à la fenêtre pour le voir montant en voiture, faire
piaffer son cheval, et agitant son fouet. Elle ne revint que quand la grande
porte fut fermée.
- Dites donc, lui cria le comte quand elle
rentra, ma chère, la terre où demeure la famille de monsieur n'est pas loin de
Verteuil, sur
- Enchantée d'être en pays de connaissance, dit
la comtesse distraite.
- Plus que vous ne le croyez, dit à voix basse
Eugène.
- Comment? dit-elle vivement.
- Mais, reprit l'étudiant, je viens de voir
sortir de chez vous un monsieur avec lequel je suis porte à porte dans la même
pension, le père Goriot.
A ce nom enjolivé du mot père, le comte, qui tisonnait, jeta les pincettes dans le feu,
comme si elles lui eussent brûlé les mains, et se leva.
- Monsieur, vous auriez pu dire monsieur Goriot!
s'écria-t-il.
La comtesse pâlit d'abord en voyant l'impatience
de son mari, puis elle rougit, et fut évidemment embarrassée; elle répondit
d'une voix qu'elle voulut rendre naturelle, et d'un air faussement dégagé:
" Il est impossible de connaître quelqu'un que nous aimions mieux...
" Elle s'interrompit, regarda son piano, comme s'il se réveillait en elle
quelque fantaisie, et dit Aimez-vous la musique, monsieur.
- Beaucoup, répondit Eugène devenu rouge et
bêtifié par l'idée confuse qu'il eut d'avoir commis quelque lourde sottise.
- Chantez-vous? s'écria-t-elle en s'en allant à
son piano dont elle attaqua vivement toutes les touches en les remuant depuis
l'ut d'en bas jusqu'au fa d'en haut. Rrrrah!
- Non, madame.
Le comte de Restaud se promenait de long en
large.
- C'est dommage, vous êtes privé d'un grand moyen
de succès.- Ca-a-ro, ca-a-ro,
ca-a-a-a-ro, non dubita-re, chanta la comtesse.
En prononçant le nom du père Goriot, Eugène avait
donné un coup de baguette magique, mais dont l'effet était inverse de celui qu'avaient
frappé ces mots: parent de madame de Beauséant. Il se trouvait dans la
situation d'un homme introduit par faveur chez un amateur de curiosités, et
qui, touchant par mégarde une armoire pleine de figures sculptées, fait tomber
trois ou quatre têtes mal collées. Il aurait voulu se jeter dans un gouffre. Le
visage de madame de Restaud était sec, froid, et ses yeux devenus indifférents
fuyaient ceux du malencontreux étudiant.
- Madame, dit-il, vous avez à causer avec
monsieur de Restaud, veuillez agréer mes hommages, et me permettre...
- Toutes les fois que vous viendrez, dit
précipitamment la comtesse en arrêtant Eugène par un geste, vous êtes sûr de
nous faire, à monsieur de Restaud comme à moi, le plus vif plaisir.
Eugène salua profondément le couple et sortit
suivi de monsieur de Restaud, qui, malgré ses instances, l'accompagna jusque
dans l'antichambre.
- Toutes les fois que monsieur se présentera, dit
le comte à Maurice, ni madame ni moi nous n'y serons.
Quand Eugène mit pied sur le perron, il s'aperçut
qu'il pleuvait.- Allons, se dit-il, je suis venu faire une gaucherie dont
j'ignore la cause et la portée, je gâterai par-dessus le marché mon habit et
mon chapeau. je devrais rester dans un coin à piocher le Droit, ne penser qu'à
devenir un rude magistrat. Puis-je aller dans le monde quand, pour y manoeuvrer
convenablement, il faut un tas de cabriolets, de bottes cirées, d'agrès
indispensables, de chaînes d'or, dès le matin des gants de daim blancs qui
coûtent six francs, et toujours des gants jaunes le soir? Vieux drôle de père
Goriot, va!
Quand il se trouva sous la porte de la rue, le
cocher d'une voiture de louage, qui venait sans doute de remiser de nouveaux
mariés et qui ne demandait pas mieux que de voler à son maître quelques courses
de contrebande, fit à Eugène un signe en le voyant sans parapluie, en habit
noir, gilet blanc, gants jaunes et bottes cirées. Eugène était sous l'empire de
ces rages sourdes qui poussent un jeune homme à s'enfoncer de plus en plus dans
l'abîme où il est entré, comme s'il espérait y trouver une heureuse issue. Il
consentit par un mouvement de tête à la demande du cocher. Sans avoir plus de
vingt-deux sous dans sa poche, il monta dans la voiture où quelques grains de
fleurs d'oranger et des brins de cannetille attestaient le passage des mariés.
- Où monsieur va-t-il? demanda le cocher, qui
n'avait déjà plus ses gants blancs.
- Parbleu! se dit Eugène, puisque je m'enfonce,
il faut au moins que cela me serve à quelque chose! Allez à l'hôtel de
Beauséant, ajouta-t-il à haute voix.
- Lequel? dit le cocher
Mot sublime qui confondit Eugène. Cet élégant
inédit ne savait pas qu'il y avait deux hôtels de Beauséant, il ne connaissait
pas combien il était riche en parents qui ne se souciaient pas de lui.
- Le vicomte de Beauséant, rue...
- De Grenelle, dit le cocher en hochant la tête
et l'interrompant. Voyez-vous, il y a encore l'hôtel du comte et du marquis de
Beauséant, rue Saint-Dominique, ajouta-t-il en relevant le marchepied.
- Je le sais bien, répondit Eugène d'un air sec.
Tout le monde aujourd'hui se moque donc de moi! dit-il en jetant son chapeau
sur les coussins de devant. Voilà une escapade qui va me coûter la rançon d'un
roi. Mais au moins je vais faire ma visite à ma soi-disant cousine d'une
manière solidement aristocratique. Le père Goriot me coûte déjà au moins dix
francs, le vieux scélérat! Ma foi, je vais raconter mon aventure à madame de
Beauséant, peut-être la ferais-je rire. Elle saura sans doute le mystère des
liaisons criminelles de ce vieux rat sans queue et de cette belle femme. Il
vaut mieux plaire à ma cousine que de me cogner contre cette femme immorale,
qui me fait l'effet d'être bien coûteuse. Si le nom de la belle vicomtesse est
si puissant, de quel poids doit donc être sa personne? Adressons-nous en haut.
Quand on s'attaque à quelque chose dans le ciel, il faut viser Dieu!
Ces paroles sont la formule brève des mille et
une pensées entre lesquelles il flottait. Il reprit un peu de calme et
d'assurance en voyant tomber
- Qui donc est là? se dit Eugène en comprenant un
peu tardivement qu'il devait se rencontrer à Paris bien peu de femmes qui ne
fussent occupées, et que la conquête d'une de ces reines coûtait plus que du
sang. Diantre! ma cousine aura sans doute aussi son Maxime.
Il monta le perron la mort dans l'âme. A son
aspect la porte vitrée s'ouvrit; il trouva les valets sérieux comme des ânes
qu'on étrille. La fête à laquelle il avait assisté s'était donnée dans les
grands appartements de réception, situés au rez-de-chaussée de l'hôtel de
Beauséant. N'ayant pas eu le temps, entre l'invitation et le bal, de faire une
visite à sa cousine, il n'avait donc pas encore pénétré dans les appartements
de madame de Beauséant; il allait donc voir pour la première fois les merveilles
de cette élégance personnelle qui trahit l'âme et les moeurs d'une femme de
distinction. Etude d'autant plus curieuse que le salon de madame de Restaud lui
fournissait un terme de comparaison. A quatre heures et demie la vicomtesse
était visible. Cinq minutes plus tôt, elle n'eût pas reçu son cousin. Eugène,
qui ne savait rien des diverses étiquettes parisiennes, fut conduit par un
grand escalier plein de fleurs, blanc de ton, à rampe dorée, à tapis rouge,
chez madame de Beauséant, dont il ignorait la biographie verbale, une de ces
changeantes histoires qui se content tous les soirs d'oreille à oreille dans
les salons de Paris.
La vicomtesse était liée depuis trois ans avec un
des plus célèbres et des plus riches seigneurs portugais, le marquis
d'Ajuda-Pinto. C'était une de ces liaisons innocentes qui ont tant d'attraits
pour les personnes ainsi liées, qu'elles ne peuvent supporter personne en
tiers. Aussi le vicomte de Beauséant avait-il donné lui-même l'exemple au
public en respectant, bon gré, mal gré, cette union morganatique. Les personnes
qui, dans les premiers jours de cette amitié, vinrent voir la vicomtesse à deux
heures, y trouvaient le marquis d'Ajuda-Pinto. Madame de Beauséant, incapable
de fermer sa porte, ce qui eût été fort inconvenant, recevait si froidement les
gens et contemplait si studieusement sa corniche, que chacun comprenait combien
il
- Adieu, dit le Portugais en s'empressant de
gagner la porte quand Eugène entra dans un petit salon coquet, gris et rose, où
le luxe semblait n'être que de l'élégance.
- Mais à ce soir, dit madame de Beauséant en
retournant la tête et jetant un regard au marquis. N'allons-nous pas aux
Bouffons?
- Je ne le puis, dit-il en prenant le bouton de
la porte.
Madame de Beauséant se leva, le rappela près
d'elle, sans faire la moindre attention à Eugène, qui, debout, étourdi par les
scintillements d'une richesse merveilleuse, croyait à la réalité des contes
arabes, et ne savait où se fourrer en se trouvant en présence de cette femme
sans être remarqué par elle. La vicomtesse avait levé l'index de sa main
droite, et par un joli mouvement désignait au marquis une place devant elle. Il
y eut dans ce geste un si violent despotisme de passion que le marquis laissa
le bouton de la porte et vint. Eugène le regarda non sans envie.
- Voilà, se dit-il, l'homme au coupé! Mais il
faut donc avoir des chevaux fringants, des livrées et de l'or à flots pour
obtenir le regard d'une femme de Paris? Le démon du luxe le mordit au coeur, la
fièvre du gain le prit, la soif de l'or lui sécha
- Pourquoi, dit la vicomtesse en riant, ne
pouvez-vous pas venir aux Italiens?
- Des affaires! je dîne chez l'ambassadeur
d'Angleterre.
- Vous les quitterez.
Quand un homme trompe, il est invinciblement
forcé
d'entasser mensonges sur mensonges. Monsieur
d'Ajuda dit alors en riant: " Vous l'exigez? "
- Oui, certes.
- Voilà ce que je voulais me faire dire,
répondit-il en jetant un de ces fins regards qui auraient rassuré toute autre
femme. Il prit la main de la vicomtesse, la baisa et partit.
Eugène passa la main dans ses cheveux et se
tortilla pour saluer en croyant que madame de Beauséant allait penser à lui;
tout à coup elle s'élance, se précipite dans la galerie, accourt à la fenêtre
et regarde monsieur d'Ajuda pendant qu'il montait en voiture; elle prête
l'oreille à l'ordre, et entend le chasseur répétant au cocher: " Chez
monsieur de Rochefide. " Ces mots, et la manière dont d'Ajuda se plongea
dans sa voiture, furent l'éclair et la foudre pour cette femme, qui revint en
proie à de mortelles appréhensions. Les plus horribles catastrophes ne sont que
cela dans le grand monde. La vicomtesse rentra dans sa chambre à coucher, se
mit à sa table, et prit un joli papier.
Du moment,
écrivait-elle, où vous dînez chez les Rochefide, et non à l'ambassade anglaise,
vous ne devez une explication, je vous attends.
Après avoir redressé quelques lettres défigurées
par le tremblement convulsif de sa main, elle mit un C qui voulait dire Claire
de Bourgogne, et sonna.
- Jacques, dit-elle à son valet de chambre qui
vint aussitôt, vous irez à sept heures et demie chez monsieur de Rochefide,
vous y demanderez le marquis d'Ajuda. Si monsieur le marquis y est, vous lui
ferez parvenir ce billet sans demander de réponse; s'il n'y est pas, vous
reviendrez et me rapporterez ma lettre.
- Madame la vicomtesse a quelqu'un dans son
salon.
- Ah! c'est vrai, dit-elle en poussant la porte.
Eugène commençait à se trouver très mal à l'aise,
il aperçut enfin la vicomtesse qui lui dit d'un ton dont l'émotion lui remua
les fibres du coeur: " Pardon, monsieur, j'avais un mot à écrire, je suis
maintenant tout à vous. " Elle ne savait ce qu'elle disait, car voici ce
qu'elle pensait: " Ah! il veut épouser mademoiselle de Rochefide. Mais
est-il donc libre? Ce soir ce mariage sera brisé, ou je... Mais il n'en sera
plus question demain. "
- Ma cousine... répondit Eugène.
- Hein? fit la vicomtesse en lui jetant un regard
dont l'impertinence glaça l'étudiant.
Eugène comprit ce hein. Depuis trois heures il
avait appris tant de choses, qu'il s'était mis sur le qui-vive.
- Madame, reprit-il en rougissant. Il hésita, puis
il dit en continuant: Pardonnez-moi; j'ai besoin de tant de protection qu'un
bout de parenté n'aurait rien gâté.
Madame de Beauséant sourit, mais tristement: elle
sentait déjà le malheur qui grondait dans son atmosphère.
- Si vous connaissiez la situation dans laquelle
se trouve ma famille, dit-il en continuant, vous aimeriez à jouer le rôle d'une
de ces fées fabuleuses qui se plaisaient à dissiper les obstacles autour de
leurs filleuls.
- Eh bien! mon cousin, dit-elle en riant, à quoi
puis-je vous être bonne?
- Mais le sais-je? Vous appartenir par un lien de
parenté qui se perd dans l'ombre est déjà toute une fortune. Vous m'avez
troublé, je ne sais plus ce que je venais vous dire. Vous êtes la seule
personne que je connaisse à Paris. Ah! je voulais vous consulter en vous
demandant de m'accepter comme un pauvre enfant qui désire se coudre à votre
jupe, et qui saurait mourir pour vous.
- Vous tueriez quelqu'un pour moi?
- J'en tuerais deux, dit Eugène.
- Enfant! Oui, vous êtes un enfant, dit-elle en
réprimant quelques larmes; vous aimeriez sincèrement, vous!
- Oh! fit-il en hochant la tête.
La vicomtesse s'intéressa vivement à l'étudiant
pour une réponse d'ambitieux. Le méridional en était à son premier calcul.
Entre le boudoir bleu de madame de Restaud et le salon rose de madame de
Beauséant, il avait fait trois années de ce Droit
parisien dont on ne parle pas, quoiqu'il constitue une haute jurisprudence
sociale qui, bien apprise et bien pratiquée, mène à tout.
Ah! j'y suis, dit Eugène. J'avais remarqué madame
de Restaud à votre bal, je suis allé ce matin chez elle.
- Vous avez dû bien la gêner, dit en souriant
madame de Beauséant.
- Eh! oui, je suis un ignorant qui mettra contre
lui tout le monde, si vous me refusez votre secours. Je crois qu'il est fort
difficile de rencontrer à Paris une femme jeune, belle, riche, élégante qui
soit inoccupée, et il m'en faut une qui m'apprenne ce que, vous autres femmes,
vous savez si bien expliquer:
- Madame la duchesse de Langeais, dit Jacques en
coupant la parole à l'étudiant, qui fit le geste d'un homme violemment
contrarié.
- Si vous voulez réussir, dit la vicomtesse à
voix basse, d'abord ne soyez pas aussi démonstratif.
- Eh! bonjour, ma chère, reprit-elle en se levant
et allant au-devant de la duchesse dont elle pressa les mains avec l'effusion
caressante qu'elle aurait pu montrer pour une soeur et à laquelle la duchesse
répondit par les plus jolies câlineries.
- Voilà deux bonnes amies, se dit Rastignac.
J'aurai dès lors deux protectrices; ces deux femmes doivent avoir les mêmes
affections, et celle-ci s'intéressera sans doute à moi.
- A quelle heureuse pensée dois-je le bonheur de
te voir, ma chère Antoinette? dit madame de Beauséant.
- Mais j'ai vu monsieur d'Ajuda-Pinto entrant
chez monsieur de Rochefide, et j'ai pensé qu'alors vous étiez seule.
Madame de Beauséant ne se pinça point les lèvres,
elle ne rougit pas, son regard resta le même, son front parut s'éclaircir
pendant que la duchesse prononçait ces fatales paroles.
- Si j'avais su que vous fussiez occupée...
ajouta la duchesse en se tournant vers Eugène.
- Monsieur est monsieur Eugène de Rastignac, un
de mes cousins, dit
La duchesse, qui passait pour être abandonnée par
monsieur de Montriveau, de qui elle était éperdument éprise, sentit au coeur la
pointe de cette question, et rougit en répondant:- Il était hier à l'Elysée.
- De service, dit madame de Beauséant.
- Clara, vous savez sans doute, reprit la
duchesse en jetant des flots de malignité par ses regards, que demain les bans
de monsieur d'Ajuda-Pinto et de mademoiselle de Rochefide se publient?
Ce coup était trop violent, la vicomtesse pâlit et
répondit en riant:- Un de ces bruits dont s'amusent les sots. Pourquoi monsieur
d'Ajuda porterait-il chez les Rochefide un des plus beaux noms du Portugal? Les
Rochefide sont des gens anoblis d'hier.
- Mais Berthe réunira, dit-on, deux cent mille
livres de rente.
- Monsieur d'Ajuda est trop riche pour faire de
ces calculs.
- Mais, ma chère, mademoiselle de Rochefide est
charmante.
- Ah!
- Enfin il y dîne aujourd'hui, les conditions
sont arrêtées. Vous m'étonnez étrangement d'être si peu instruite.
Quelle sottise avez-vous donc faite, monsieur?
dit madame de Beauséant. Ce pauvre enfant est si nouvellement jeté dans le
monde, qu'il ne comprend rien, ma chère Antoinette, à ce que nous disons. Soyez
bonne pour lui, remettons à causer de cela demain. Demain, voyez-vous, tout
sera sans doute officiel, et vous pourrez être officieuse à coup sûr.
La duchesse tourna sur Eugène un de ces regards
impertinents qui enveloppent un homme des pieds à la tête, l'aplatissent, et le
mettent à l'état de zéro.
- Madame, j'ai, sans le savoir, plongé un
poignard dans le coeur de madame de Restaud. Sans le savoir, voilà ma faute,
dit l'étudiant que son génie avait assez bien servi et qui avait découvert les
mordantes épigrammes cachées sous les phrases affectueuses de ces deux femmes.
Vous continuez à voir, et vous craignez peut-être les gens qui sont dans le
secret du mal qu'ils vous font, tandis que celui qui blesse en ignorant la
profondeur de sa blessure est regardé comme un sot, un maladroit qui ne sait
profiter de rien, et chacun le méprise.
Madame de Beauséant jeta sur l'étudiant un de ces
regards fondants où les grandes âmes savent mettre tout à la fois de la
reconnaissance et de
- Figurez-vous que je venais, dit Eugène en
continuant, de capter la bienveillance du comte de Restaud; car, dit-il en se
tournant vers la duchesse d'un air à la fois humble et malicieux, il faut vous
dire, madame, que je ne suis encore qu'un pauvre diable d'étudiant, bien seul,
bien pauvre...
- Ne dites pas cela, monsieur de Rastignac. Nous
autres femmes, nous ne voulons jamais de ce dont personne ne veut.
- Bah! fit Eugène, je n'ai que vingt-deux ans, il
faut savoir supporter les malheurs de son âge. D'ailleurs, je suis à confesse;
et il est impossible de se mettre à genoux dans un plus joli confessionnal: on
y fait les péchés dont on s'accuse dans l'autre.
La duchesse prit un air froid à ce discours
anti-religieux, dont elle proscrivit le mauvais goût en disant à
Madame de Beauséant se prit à rire franchement et
de son cousin et de la duchesse.
- Il arrive, ma chère, et cherche une
institutrice qui lui enseigne le bon goût.
- Madame la duchesse, reprit Eugène, n'est-il pas
naturel de vouloir s'initier aux secrets de ce qui nous charme? (Allons, se
dit-il en lui-même, je suis sûr que je leur fais des phrases de coiffeur.)
- Mais madame de Restaud est, je crois,
l'écolière de monsieur de Trailles, dit la duchesse.
- Je n'en savais rien, madame, reprit l'étudiant.
Aussi me suis-je étourdiment jeté entre eux. Enfin, je m'étais assez bien
entendu avec le mari, je me voyais souffert pour un temps par la femme, lorsque
je me suis avisé de leur dire que je connaissais un homme que je venais de voir
sortant par un escalier dérobé, et qui avait au fond d'un couloir embrassé la
comtesse.
- Qui est-ce? dirent les deux femmes.
- Un vieillard qui vit à raison de deux louis par
mois, au fond du faubourg Saint-Marceau, comme moi, pauvre étudiant; un
véritable malheureux dont tout le monde se moque, et que nous appelons le père
Goriot.
- Mais, enfant que vous êtes, s'écria la
vicomtesse, madame de Restaud est une demoiselle Goriot.
- La fille d'un vermicellier, reprit la duchesse,
une petite femme qui s'est fait présenter le même jour qu'une fille de
pâtissier. Ne vous en souvenez-vous pas, Clara? Le Roi s'est mis à rire et a
dit en latin un bon mot sur
- Ejusdem
farinae, dit Eugène.
- C'est cela, dit la duchesse.
- Ah! c'est son père, reprit l'étudiant en
faisant un geste d'horreur.
- Mais oui; ce bonhomme avait deux filles dont il
est quasi fou, quoique l'une et l'autre l'aient à peu près renié.
- La seconde n'est-elle pas, dit la vicomtesse en
regardant madame de Langeais, mariée à un banquier dont le nom est allemand, un
baron de Nucingen? Ne se nomme-t-elle pas Delphine? N'est-ce pas une blonde qui
a une loge de côté à l'Opéra, qui vient aussi aux Bouffons, et rit très haut
pour se faire remarquer?
La duchesse sourit en disant Mais, ma chère, je
vous admire. Pourquoi vous occupez-vous donc tant de ces gens-là? Il a fallu
être amoureux fou, comme l'était Restaud, pour s'être enfariné de mademoiselle
Anastasie. Oh! il n'en sera pas le bon marchand! Elle est entre les mains de
monsieur de Trailles, qui la perdra.
- Elles ont renié leur père, répétait Eugène.
- Eh bien! oui, leur père, le père, un père,
reprit la vicomtesse, un bon père qui leur a donné, dit-on, à chacune cinq ou
six cent mille francs pour faire leur bonheur en les mariant bien, et qui ne
s'était réservé que huit à dix mille livres de rente pour lui, croyant que ses
filles resteraient ses filles, qu'il s'était créé chez elles deux existences,
deux maisons où il serait adoré, choyé. En deux ans, ses gendres l'ont banni de
leur société comme le dernier des misérables.
Quelques larmes roulèrent dans les yeux d'Eugène,
récemment rafraîchi par les pures et saintes émotions de la famille, encore
sous le charme des croyances jeunes, et qui n'en était qu'à sa première journée
sur le champ de bataille de la civilisation parisienne. Les émotions véritables
sont si communicatives, que pendant un moment ces trois personnes se
regardèrent en silence.
- Eh! mon Dieu, dit madame de Langeais, oui, cela
semble bien horrible, et nous voyons cependant cela tous les jours. N'y a-t-il
pas une cause à cela? Dites-moi, ma chère, avez-vous pensé jamais à ce qu'est
un gendre? Un gendre est un homme pour qui nous élèverons, vous ou moi, une
chère petite créature à laquelle nous tiendrons par mille liens, qui sera
pendant dix-sept ans la joie de la famille, qui en est l'âme blanche, dirait
Lamartine, et qui en deviendra
- Goriot, madame.
- Oui, ce Moriot a été président de sa section
pendant la Révolution; il a été dans le secret de la fameuse disette, et a
commencé sa fortune par vendre dans ce temps-là des farines dix fois plus
qu'elles ne lui coûtaient. Il en a eu tant qu'il en a voulu. L'intendant de ma
grand-mère lui en a vendu pour des sommes immenses. Ce Goriot partageait sans
doute, comme tous ces gens-là, avec le Comité de Salut Public. Je me souviens
que l'intendant disait à ma grand-mère qu'elle pouvait rester en toute sûreté à
Grandvilliers, parce que ses blés étaient une excellente carte civique. Eh bien!
ce Loriot, qui vendait du blé aux coupeurs de têtes, n'a eu qu'une passion. Il
adore, dit-on, ses filles. Il a juché l'aînée dans la maison de Restaud, et
greffé l'autre sur le baron de Nucingen, un riche banquier qui fait le
royaliste. Vous comprenez bien que, sous l'Empire, les deux gendres ne se sont
pas trop formalisés d'avoir ce vieux Quatre-vingt-treize chez eux; ça pouvait
encore aller avec Buonaparte. Mais quand les Bourbons sont revenus, le bonhomme
a gêné monsieur de Restaud, et plus encore le banquier. Les filles, qui
aimaient peut-être toujours leur père, ont voulu ménager la chèvre et le chou,
le père et le mari; elles ont reçu le Goriot quand elles n'avaient personne;
elles ont imaginé des prétextes de tendresse. " Papa, venez, nous serons
mieux, parce que nous serons seuls! " etc. Moi, ma chère, je crois que les
sentiments vrais ont des yeux et une intelligence: le coeur de ce pauvre
Quatre-vingt-treize a donc saigné. Il a vu que ses filles avaient honte de lui;
que, si elles aimaient leurs maris, il nuisait à ses gendres. Il fallait donc
se sacrifier. Il s'est sacrifié, parce qu'il était père: il s'est banni de
lui-même. En voyant ses filles contentes, il comprit qu'il avait bien fait. Le
père et les enfants ont été complices de ce petit crime. Nous voyons cela
partout. Ce père Doriot n'aurait-il pas été une tache de cambouis dans le salon
de ses filles? il y aurait été gêné, il se serait ennuyé. Ce qui arrive à ce
père peut arriver à la plus jolie femme avec l'homme qu'elle aimera le mieux: si
elle l'ennuie de son amour, il s'en va, il fait des lâchetés pour
- Le monde est infâme, dit la vicomtesse en
effilant son châle et sans lever les yeux, par elle était atteinte au vif par
les mots que madame de Langeais avait dits, pour elle, en racontant cette
histoire.
- Infâme! non, reprit la duchesse; il va son
train, voilà tout. Si je vous en parle ainsi, c'est pour montrer que je ne suis
pas la dupe du monde. Je pense comme vous, dit-elle en pressant la main de
- Le père Goriot est sublime! dit Eugène en se
souvenant de l'avoir vu tordant son vermeil la nuit.
Madame de Beauséant n'entendit pas, elle était
pensive. Quelques moments de silence s'écoulèrent, et le pauvre étudiant, par
une sorte de stupeur honteuse, n'osait ni s'en aller, ni rester, ni parler.
- Le monde est infâme et méchant, dit enfin
- Encore, dit-il piteusement.
- Eh bien! monsieur de Rastignac, traitez ce
monde comme il mérite de l'être. Vous voulez parvenir, je vous aiderai. Vous
sonderez combien est profonde la corruption féminine, vous toiserez la largeur
de la misérable vanité des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce livre du
monde, il y avait des pages qui cependant m'étaient inconnues. Maintenant je
sais tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans
pitié, vous serez craint. N'acceptez les hommes et les femmes que comme les
chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez
ainsi au faite de vos désirs. Voyez-vous, vous ne serez rien ici si vous n'avez
pas une femme qui s'intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante.
Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor; ne le laissez
jamais soupçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous
deviendriez
Aimez-la si vous pouvez après, sinon servez-vous
d'elle. Je la verrai une ou deux fois, en grande soirée, quand il y aura cohue;
mais je ne la recevrai jamais le matin. Je la saluerai, cela suffira. Vous vous
êtes fermé la porte de la comtesse pour avoir prononcé le nom du père Goriot.
Oui, mon cher, vous iriez vingt fois chez madame de Restaud, vingt fois vous la
trouveriez absente. Vous avez été consigné. Eh bien! que le père Goriot vos
introduise près de madame Delphine de Nucingen. La belle madame de Nucingen
sera pour vous une enseigne. Soyez l'homme qu'elle distingue, les femmes
raffoleront de vous. Ses rivales, ses amies, ses meilleures amies voudront vous
enlever à elle. Il y a des femmes qui aiment l'homme déjà choisi par une autre,
comme il y a de pauvres bourgeoises qui, en prenant nos chapeaux, espèrent
avoir nos manières. Vous aurez des succès. A Paris, le succès est tout, c'est
la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, du talent, les
hommes le croiront, si vous ne les détrompez pas. Vous pourrez alors tout
vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est le monde, une
réunion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns ni parmi les autres.
Je vous donne mon nom comme un fil d'Ariane pour entrer dans ce labyrinthe. Ne
le compromettez pas, dit-elle en recourbant son cou et jetant un regard de
reine à l'étudiant, rendez-le-moi blanc. Allez, laissez-moi. Nous autres
femmes, nous avons aussi nos batailles à livrer.
- S'il vous fallait un homme de bonne volonté
pour aller mettre le feu à une mine? dit Eugène en l'interrompant.
- Eh bien? dit-elle.
Il se frappa le coeur, sourit au sourire de sa
cousine, et sortit. Il était cinq heures. Eugène avait faim, il craignit de ne
pas arriver à temps pour l'heure du dîner. Cette crainte lui fit sentir le
bonheur d'être rapidement emporté dans Paris. Ce plaisir purement machinal le
laissa tout entier aux pensées qui l'assaillaient. Lorsqu'un jeune homme de son
âge est atteint par le mépris, il s'emporte, il enrage, il menace du poing la
société entière, il veut se venger et doute aussi de lui-même. Rastignac était
en ce moment accablé par ces mots: Vous
vous êtes fermé la porte de
Arrivé rue Neuve-Sainte-Geneviève, il monta
rapidement chez lui, descendit pour donner dix francs au cocher, et vint dans
cette salle à manger nauséabonde où il aperçut, comme des animaux à un
râtelier, les dix-huit convives en train de se repaître. Le spectacle de ces
misères et l'aspect de cette salle lui furent horribles. La transition était
trop brusque, le contraste trop complet, pour ne pas développer outre mesure
chez lui le sentiment de l'ambition. D'un côté, les fraîches et charmantes
images de la nature sociale la plus élégante, des figures jeunes, vives,
encadrées par les merveilles de l'art et du luxe, des têtes passionnées pleines
de poésie; de l'autre, de sinistres tableaux bordés de fange, et des faces où
les passions n'avaient laissé que leurs cordes et leur mécanisme. Les
enseignements que la colère d'une femme abandonnée avaient arrachés à madame de
Beauséant, ses offres captieuses revinrent dans sa mémoire, et la misère les
commente. Rastignac résolut d'ouvrir deux tranchées parallèles pour arriver à
la fortune, de s'appuyer sur la science et sur l'amour, d'être un savant
docteur et un homme à
_- Vous êtes bien sombre, monsieur le marquis,
lui dit Vautrin, qui lui jeta un de ces regards par lesquels cet homme semblait
s'initier aux secrets les plus cachés du coeur.
- Je ne suis pas disposé à souffrir les
plaisanteries de ceux qui m'appellent monsieur le marquis, répondit-il. Ici,
pour être vraiment marquis, il faut avoir cent mille livres de rente, et quand
on vit dans
Vautrin regarda Rastignac d'un air paternel et
méprisant, comme s'il eût dit: " Marmot! dont je ne ferais qu'une bouchée!
" Puis il répondit:- Vous êtes de mauvaise humeur, parce que vous n'avez
peut-être pas réussi auprès de la belle comtesse de Restaud.
- Elle m'a fermé sa porte pour lui avoir dit que
son père mangeait à notre table, s'écria Rastignac.
Tous les convives s'entre-regardèrent. Le père
Goriot baissa les yeux, et se retourna pour les essuyer.
- Vous m'avez jeté du tabac dans l'oeil, dit-il à
son voisin.
- Qui vexera le père Goriot s'attaquera désormais
à moi, répondit Eugène en regardant le voisin de l'ancien vermicellier; il vaut
mieux que nous tous. Je ne parle pas des dames, dit-il en se retournant vers
mademoiselle Taillefer.
Cette phrase fut un dénouement, Eugène l'avait
prononcée d'un air qui imposa silence aux convives. Vautrin seul lui dit en
goguenardant:- Pour prendre le père Goriot à votre compte, et vous établir son
éditeur responsable, il faut savoir bien tenir une épée et bien tirer le
pistolet.
- Ainsi ferai-je, dit Eugène.
- Vous êtes donc entré en campagne aujourd'hui?
- Peut-être, répondit Rastignac. Mais je ne dois
compte de mes affaires à personne, attendu que je ne cherche pas à deviner
celles que les autres font
- Mon petit, quand on ne veut pas être dupe des
marionnettes, il faut entrer tout à fait dans la baraque, et ne pas se
contenter de regarder par les trous de
Le dîner devint sombre et froid. Le père Goriot,
absorbé par la profonde douleur que lui avait causée la phrase de l'étudiant,
ne comprit pas que les dispositions des esprits étaient changées à son égard,
et qu'un jeune homme en état d'imposer silence à la persécution avait pris sa
défense.
- Monsieur Goriot, dit madame Vauquer à voix
basse, serait donc le père d'une comtesse à c't'heure?
Et d'une baronne, lui répliqua Rastignac.
Il n'a que ça à faire, dit Bianchon à Rastignac,
je lui ai pris la tête: il n'y a qu'une bosse, celle de la paternité, ce sera
un Père Eternel.
Eugène était trop sérieux pour que la
plaisanterie de Bianchon le fit rire. Il voulait profiter des conseils de
madame de Beauséant, et se demandait où et comment il se procurerait de
l'argent. Il devint soucieux en voyant les savanes du monde qui se déroulaient à
ses yeux à la fois vides et pleines; chacun le laissa seul dans la salle à
manger quand le dîner fut fini.
- Vous avez donc vu ma fille? lui dit Goriot
d'une voix émue.
Réveillé de sa méditation par le bonhomme, Eugène
lui prit la main, et le contemplant avec une sorte d'attendrissement:- Vous
êtes un brave et digne homme, répondit-il. Nous causerons de vos filles plus
tard. Il se leva sans vouloir écouter le père Goriot, et se retira dans sa
chambre, où il écrivit à sa mère la lettre suivante:
" Ma chère mère, vois si tu n'as pas une
troisième mamelle à t'ouvrir pour moi. je suis dans une situation à faire
promptement fortune. J'ai besoin de douze cents francs, et il me les faut à
tout prix. Ne dis rien de ma demande à mon Père, il s'y opposerait peut-être,
et si je n'avais pas cet argent, je serais en proie à un désespoir qui me
conduirait à me brûler la cervelle. je t'expliquerai mes motifs aussitôt que je
te verrai, car il faudrait t'écrire des volumes pour te faire comprendre la
situation dans laquelle je suis. Je n'ai pas joué, ma bonne mère, je ne dois
rien; mais si tu tiens à me conserver la vie que tu m'as donnée, il faut me
trouver cette somme. Enfin, je vais chez la vicomtesse de Beauséant, qui m'a
pris sous sa protection. Je dois aller dans le monde, et n'ai pas un sou pour
avoir des gants propres. Je saurai ne manger que du pain, ne boire que de
l'eau, je jeûnerai au besoin; mais je ne puis me passer des outils avec
"lesquels on pioche la vigne dans ce pays-ci. Il s'agit pour
moi de faire mon chemin ou de rester dans
Il écrivit à chacune de ses soeurs en leur
demandant leurs économies, et, pour les leur arracher sans qu'elles parlassent
en famille du sacrifice qu'elles ne manqueraient pas de lui faire avec bonheur,
il intéressa leur délicatesse en attaquant les cordes de l'honneur qui sont si
bien tendues et résonnent si fort dans de jeunes coeurs. Quand il eut écrit ces
lettres, il éprouva néanmoins une trépidation involontaire: il palpitait, il
tressaillait. Ce jeune ambitieux connaissait la noblesse immaculée de ces âmes
ensevelies dans la solitude, il savait quelles peines il causerait à ses deux
soeurs, et aussi quelles seraient leurs joies avec quel plaisir elles
s'entretiendraient en secret de ce frère bien-aimé, au fond du clos. Sa
conscience se dressa lumineuse, et les lui montra comptant en secret leur petit
trésor: il les vit, déployant le génie malicieux des jeunes filles pour lui
envoyer incognito cet argent,
essayant une première tromperie pour être sublimes. " Le coeur d'une soeur
est un diamant de pureté, un abîme de tendresse! " se dit-il. Il avait
honte d'avoir écrit. Combien seraient puissants leurs voeux, combien pur serait
l'élan de leurs âmes vers le ciel! Avec quelle volupté ne se
sacrifieraient-elles pas! De quelle douleur serait atteinte sa mère, si elle ne
pouvait envoyer toute la somme! Ces beaux sentiments, ces effroyables
sacrifices allaient lui servir d'échelon pour arriver à Delphine de Nucingen.
Quelques larmes, derniers grains d'encens jetés sur l'autel sacré de la
famille, lui sortirent des yeux. Il se promena dans une agitation pleine de
désespoir. Le père Goriot, le voyant ainsi par sa porte qui était restée
entrebâillée, entra et lui dit:- Qu'avez-vous, monsieur?
- Ah! mon bon voisin, je suis encore fils et
frère comme vous êtes père. Vous avez raison de trembler pour
Le père Goriot se retira en balbutiant quelques
paroles dont Eugène ne saisit pas le sens. Le lendemain, Rastignac alla jeter
ses lettres à
Dans le désir de parfaitement bien connaître son
échiquier avant de tenter l'abordage de la maison de Nucingen, Rastignac voulut
se mettre au fait de la vie antérieure du père Goriot, et recueillit des
renseignements certains, qui peuvent se réduire à ceci.
Jean-Joachim Goriot était, avant la Révolution,
un simple ouvrier vermicellier, habile, économe, et assez entreprenant pour
avoir acheté le fonds de son maître, que le hasard rendit victime du premier
soulèvement de 1789. Il s'était établi rue de la jussienne, près de la
Halle-aux-Blés, et avait eu le gros bon sens d'accepter la présidence de sa
section, afin de faire protéger son commerce par les personnages les plus
influents de cette dangereuse époque. Cette sagesse avait été l'origine de sa
fortune qui commença dans la disette, fausse ou vraie, par suite de laquelle les
grains acquirent un prix énorme à Paris. Le peuple se tuait à la porte des
boulangers, tandis que certaines personnes allaient chercher sans émeute des
pâtes d'Italie chez les épiciers. Pendant cette année, le citoyen Goriot amassa
les capitaux qui plus tard lui servirent à faire son commerce avec toute la
supériorité que donne une grande masse d'argent à celui qui
Ces renseignements étaient tout ce que savait un
monsieur Muret sur le comte du père Goriot, dont il avait acheté le fonds. Les
suppositions que Rastignac avait entendu faire par la duchesse de Langeais se
trouvaient ainsi confirmées. Ici se termine l'exposition de cette obscure, mais
effroyable tragédie parisienne.
Vers la fin de cette première semaine du mois de
décembre, Rastignac reçut deux lettres, l'une de sa mère, l'autre de sa soeur
aînée. Ces écritures si connues le firent à la fois palpiter d'aise et trembler
de terreur. Ces deux frêles papiers contenaient un arrêt de vie ou de mort sur
ses espérances. S'il concevait quelque terreur en se rappelant la détresse de
ses parents, il avait trop bien éprouvé leur prédilection pour ne pas craindre
d'avoir aspiré leurs dernières gouttes de sang. La lettre de sa mère était
ainsi conçue.
"Mon cher enfant, je t'envoie ce que tu m'as
demandé. Fais un bon emploi de cet argent, je ne pourrais, quand il s'agirait
de te sauver la vie, trouver une seconde fois une somme si considérable sans
que ton père en fût instruit, ce qui troublerait l'harmonie de notre ménage.
Pour nous la procurer, nous serions obligés de donner des garanties sur notre
terre. Il m'est impossible de juger le mérite de projets que je ne connais pas;
mais de quelle nature sont-ils donc pour te faire craindre de me les confier?
Cette explication ne demandait pas des volumes, il ne nous faut qu'un mot à
nous autres mères, et ce mot m'aurait évité les angoisses de l'incertitude. Je
ne saurais te cacher l'impression douloureuse que ta lettre m'a causée. Mon
cher fils, quel est donc le sentiment qui t'a contraint à jeter un tel effroi
dans mon coeur? tu as dû bien souffrir en m'écrivant, car j'ai bien souffert en
te lisant. Dans quelle carrière t'engages-tu donc? Ta vie, ton bonheur seraient
attachés à paraître ce que tu n'es pas, à voir un monde où tu ne saurais aller
sans faire des dépenses d'argent que tu ne peux soutenir, sans perdre un temps
précieux pour tes études? Mon bon Eugène, crois-en le coeur de ta mère, les
voies tortueuses ne mènent à rien de grand. La patience et la résignation
doivent être les vertus des jeunes gens qui sont dans ta position. Je ne te
gronde pas, je ne voudrais communiquer à notre offrande aucune amertume. Mes
paroles sont celles d'une mère aussi confiante que prévoyante. Si tu sais
quelles sont tes obligations, je sais, moi, combien ton coeur est pur, combien
tes intentions sont excellentes. Aussi puis-je te dire sans crainte: Va, mon
bien-aimé, marche! Je tremble parce que je suis mère; mais chacun de tes pas
sera tendrement accompagné de nos voeux et de nos bénédictions. Sois prudent,
cher enfant. Tu dois être sage comme un homme, les destinées de cinq personnes
qui te sont chères reposent sur ta tête. Oui, toutes nos fortunes sont en toi,
comme ton bonheur est le nôtre.
Nous prions tous Dieu de te seconder dans tes
entreprises. Ta tante Marcillac a été, dans cette circonstance, d'une bonté
inouïe: elle allait jusqu'à concevoir ce que tu me dis de tes gants. Mais elle
a un faible pour l'aîné, disait-elle gaiement. Mon Eugène, aime bien ta tante,
je ne te dirai ce qu'elle a fait pour toi que quand tu auras réussi; autrement,
son argent te brûlerait les doigts. Vous ne savez pas, enfants, ce que c'est
que de sacrifier des souvenirs! Mais que ne vous sacrifierait-on pas? Elle me
charge de te dire qu'elle te baise au front, et voudrait te communiquer par ce
baiser la force d'être souvent heureux. Cette bonne et excellente femme
t'aurait écrit si elle n'avait pas la goutte aux doigts. Ton père va bien. La
récolte de 1819 passe nos espérances.
Adieu, cher enfant. Je ne dirai rien de tes
soeurs: Laure t'écrit. Je lui laisse le plaisir de babiller sur les petits
événements de
"Oh! oui, réussis, mon Eugène, tu m'as fait
connaître une douleur trop vive pour que je puisse la supporter une seconde
fois. J'ai su ce que c'était d'être pauvre, en désirant la fortune pour la
donner à mon enfant. Allons, adieu. Ne nous laisse pas sans nouvelles, et
prends ici le baiser que ta mère t'envoie. "
Quand Eugène eut achevé cette lettre, il était en
pleurs, il pensait au père Goriot tordant son vermeil et le vendant pour aller
payer la lettre de change de sa fille. " Ta mère a tordu ses bijoux! se
disait-il. Ta tante a pleuré sans doute en vendant quelques-unes de ses
reliques! De quel droit maudirais-tu Anastasie? Tu viens d'imiter pour
l'égoïsme de ton avenir ce qu'elle a fait pour son amant! Qui, d'elle ou de
toi, vaut mieux? " L'étudiant se sentit les entrailles rongées par une
sensation de chaleur intolérable. Il voulait renoncer au monde, il voulait ne
pas prendre cet argent. Il éprouva ces nobles et beaux remords secrets dont le
mérite est rarement apprécié par les hommes quand ils jugent leurs semblables,
et qui font souvent absoudre par les anges du ciel le criminel condamné par les
juristes de
" Ta lettre est venue bien à propos, cher
frère. Agathe et moi nous voulions employer notre argent de tant de manières
différentes, que nous ne savions plus à quel achat nous résoudre. Tu as fait
comme le domestique du roi d'Espagne quand il a renversé les montres de son
maître, tu nous as mises d'accord. Vraiment, nous étions constamment en
querelle pour celui de nos désirs " auquel nous donnerions la préférence,
et nous n'avions pas deviné, mon bon Eugène, l'emploi qui comprenait tous nos
désirs. Agathe a sauté de joie. Enfin, nous avons été comme deux folles pendant
toute la journée, à telles enseignes
(style de tante) que ma mère nous disait de son air sévère: Mais qu'avez-vous
donc, mes demoiselles? Si nous avions été grondées un brin, nous en aurions
été, je crois, encore plus contentes. Une femme doit trouver bien du plaisir à
souffrir pour celui qu'elle aime! Moi seule étais rêveuse et chagrine au milieu
de ma joie. Je ferai sans doute une mauvaise femme, je suis trop dépensière. Je
m'étais acheté deux ceintures, un joli poinçon pour percer les oeillets de mes
corsets, des niaiseries, en sorte que j'avais moins d'argent que cette grosse
Agathe, qui est économe, et entasse ses écus comme une pie. Elle avait deux
cents francs! Moi, mon pauvre ami, je n'ai que cinquante écus. Je suis bien
punie, je voudrais jeter ma ceinture dans le puits, il me sera toujours pénible
de
L'on parle d'une dame et l'on se tait du reste.
"Avec nous s'entend! Dis donc Eugène, si tu
voulais, nous pourrions nous passer de mouchoirs, et nous te ferions des
chemises. Réponds-moi vite à ce sujet. S'il te fallait promptement de belles
chemises bien cousues, nous serions obligées de nous y mettre tout de suite; et
s'il y avait à Paris des façons que nous ne connussions pas, tu nous enverrais
un modèle, surtout pour les poignets. Adieu, adieu! je t'embrasse au front du
côté gauche, sur la tempe qui m'appartient exclusivement.
Je laisse l'autre feuillet pour Agathe, qui m'a
promis de ne rien lire de ce que je te dis. Mais, pour en être plus sûre, je
resterai près d'elle pendant qu'elle t'écrira. Ta soeur qui t'aime. "
" LAURE DE RASTIGNAC ".
- Oh! oui, se dit Eugène, oui, la fortune à tout
prix! Des trésors ne payeraient pas ce dévouement. Je voudrais leur apporter
tous les bonheurs ensemble. Quinze cent cinquante francs! se dit-il après une
pause. Il faut que chaque pièce porte coup! Laure a raison. Nom d'une femme! je
n'ai que des chemises de grosse toile. Pour le bonheur d'un autre, une jeune
fille devient rusée autant qu'un voleur. Innocente pour elle et prévoyante pour
moi, elle est comme l'ange du ciel qui pardonne les fautes de la terre sans les
comprendre.
Le monde était à lui! Déjà son tailleur avait été
convoqué, sondé, conquis. En voyant monsieur de Trailles, Rastignac avait
compris l'influence qu'exercent les tailleurs sur la vie des jeunes gens.
Hélas! il n'existe pas de moyenne entre ces deux termes: un tailleur est ou un
ennemi mortel, ou un ami donné par
Quinze cents francs et des habits à discrétion!
En ce moment le pauvre Méridional ne douta plus de rien, et descendit au
déjeuner avec cet air indéfinissable que donne à un jeune homme la possession
d'une somme quelconque. A l'instant où l'argent se glisse dans la poche d'un
étudiant, il se dresse en lui-même une colonne fantastique sur laquelle il
s'appuie. Il marche mieux qu'auparavant, il se sent un point d'appui pour son
levier, il a le regard plein, direct, il a les mouvements agiles; la veille,
humble et timide, il aurait reçu des coups; le lendemain, il en donnerait à un
premier ministre. Il se passe en lui des phénomènes inouïs: il veut tout et
peut tout, il désire à tort et à travers, il est gai, généreux, expansif.
Enfin, l'oiseau naguère sans ailes a retrouvé son envergure. L'étudiant sans
argent happe un brin de plaisir comme un chien qui dérobe un os à travers mille
périls, il le casse, en suce la moelle, et court encore; mais le jeune homme qui
fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives pièces d'or déguste ses
jouissances, il les détaille, il s'y complaît, il se balance dans le ciel, il
ne sait plus ce que signifie le mot misère.
Paris lui appartient tout entier. Age où tout est luisant, où tout scintille et
flambe! âge de force joyeuse dont personne ne profite, ni l'homme, ni la femme!
âge des dettes et des vives craintes qui décuplent tous les plaisirs! Qui n'a
pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre
- Vous aurez de quoi payer des leçons d'armes et
des séances au tir, lui dit cet homme.
- Les galions sont arrivés, lui dit madame
Vauquer en regardant les sacs.
Mademoiselle Michonneau craignait de jeter les
yeux sur l'argent, de peur de montrer sa convoitise.
- Vous avez une bonne mère, dit madame Couture.
- Monsieur a une bonne mère, répéta Poiret.
- Oui, la maman s'est saignée, dit Vautrin. Vous
pourrez maintenant faire vos farces, aller dans le monde, y pêcher des dots, et
danser avec des comtesses qui ont des fleurs de pêcher sur
Vautrin fit le geste d'un homme qui vise son
adversaire. Rastignac voulut donner pour boire au facteur, et ne trouva rien
dans sa poche. Vautrin fouilla dans la sienne, et jeta vingt sous à l'homme.
- Vous avez bon crédit, reprit-il en regardant
l'étudiant.
Rastignac fut forcé de le remercier, quoique
depuis les mots aigrement échangés, le jour où il était revenu de chez madame
de Beauséant, cet homme lui fût insupportable. Pendant ces huit jours Eugène et
Vautrin étaient restés silencieusement en présence, et s'observaient l'un
l'autre. L'étudiant se demandait vainement pourquoi. Sans doute les idées se projettent
en raison directe de la force avec laquelle elles se conçoivent, et vont
frapper là où le cerveau les envoie, par une loi mathématique comparable à
celle qui dirige les bombes au sortir du mortier. Divers en sont les effets.
S'il est des natures tendres où les idées se logent et qu'elles ravagent, il
est aussi des natures vigoureusement munies, des crânes à remparts d'airain sur
lesquels les volontés des autres s'aplatissent et tombent comme les balles
devant une muraille; puis il est encore des natures flasques et cotonneuses où
les idées d'autrui viennent mourir comme des boulets s'amortissent dans la
terre molle des redoutes. Rastignac avait une de ces têtes pleines de poudre
qui sautent au moindre choc. Il était trop vivacement jeune pour ne pas être
accessible à cette projection des idées, à cette contagion des sentiments dont
tant de bizarres phénomènes nous frappent à notre insu. Sa vue morale avait la
portée lucide de ses yeux de lynx. Chacun de ses doubles sens avait cette
longueur mystérieuse, cette flexibilité d'aller et de retour qui nous
émerveille chez les gens supérieurs, bretteurs habiles à saisir le défaut de
toutes les cuirasses. Depuis un mois il s'était d'ailleurs développé chez
Eugène autant de qualités que de défauts. Ses défauts, le monde et
l'accomplissement de ses croissants désirs les lui avaient demandés. Parmi ses
qualités se trouvait cette vivacité méridionale qui fait marcher droit à la
difficulté pour la résoudre, et qui ne permet pas à un homme d'outre-Loire de
rester dans une incertitude quelconque; qualité que les gens du Nord nomment un
défaut: pour eux, si ce fut l'origine de la fortune de Murat, ce fut aussi la
cause de sa mort. Il faudrait conclure de là que quand un Méridional sait unir
la fourberie du Nord à l'audace d'outre-Loire, il est complet et reste roi de
Suède. Rastignac ne pouvait donc pas demeurer longtemps sous le feu des
batteries de Vautrin sans savoir si cet homme était son ami ou son ennemi. De
moment en moment, il lui semblait que ce singulier personnage pénétrait ses
passions et lisait dans son coeur, tandis que chez lui tout était si bien clos
qu'il semblait avoir la profondeur immobile d'un sphinx qui sait, voit tout, et
ne dit rien. En se sentant le gousset plein, Eugène se mutina.
- Faites-moi le plaisir d'attendre, dit-il à
Vautrin qui se levait pour sortir après avoir savouré les dernières gorgées de
son café.
- Pourquoi? répondit le quadragénaire en mettant
son chapeau à larges bords et prenant une canne en fer avec laquelle il faisait
souvent des moulinets en homme qui n'aurait pas craint d'être assailli par
quatre voleurs.
- Je vais vous rendre, reprit Rastignac qui défit
promptement un sac et compta cent quarante francs à madame Vauquer. Les bons
comptes font les bons amis, dit-il à
- Les bons amis font les bons comptes, répéta
Poiret en regardant Vautrin.
- Voici vingt sous, dit Rastignac en tendant une
pièce au sphinx en perruque.
- On dirait que vous avez peur de me devoir
quelque chose? s'écria Vautrin en plongeant un regard divinateur dans l'âme du
jeune homme auquel il jeta un de ces sourires goguenards et diogéniques
desquels Eugène avait été sur le point de se fâcher cent fois.
- Mais... oui, répondit l'étudiant qui tenait ses
deux sacs à la main et s'était levé pour monter chez lui.
sortait par la porte qui donnait dans le salon et
l'étudiant se disposait à s'en aller par celle qui menait sur le carré de
l'escalier.
- Savez-vous, monsieur le marquis de
Rastignacorama, que ce que vous me dites n'est pas exactement poli, dit alors
Vautrin en fouettant la porte du salon et venant à l'étudiant qui le regarda
froidement.
Rastignac ferma la porte de la salle à manger, en
emmenant avec lui Vautrin au bas de l'escalier, dans le carré qui séparait la
salle à manger de la cuisine, où se trouvait une porte pleine donnant sur le
jardin, et surmontée d'un long carreau garni de barreaux en fer. Là, l'étudiant
dit devant Sylvie qui déboucha de sa cuisine:
- Monsieur
Vautrin, je ne suis pas marquis, et je ne m'appelle pas Rastignacorama.
- Ils vont se battre, dit mademoiselle Michonneau
d'un air indifférent.
- Se battre! répéta Poiret.
- Que non, répondit madame Vauquer en caressant
sa pile d'écus.
- Mais les voilà qui vont sous les tilleuls, cria
mademoiselle Victorine en se levant pour regarder dans le jardin. Ce pauvre
jeune homme a pourtant raison.
- Remontons, ma chère petite, dit madame Couture,
ces affaires-là ne nous regardent pas.
Quand madame Couture et Victorine se levèrent,
elles rencontrèrent, à la porte,
- Quoi qui n'y a donc? dit-elle. Monsieur Vautrin
a dit à monsieur Eugène: " Expliquons-nous! " Puis il l'a pris par le
bras, et les voilà qui marchent dans nos artichauts.
En ce moment Vautrin parut.- Maman Vauquer,
dit-il en souriant, ne vous effrayez de rien, je vais essayer mes pistolets
sous les tilleuls.
- Oh! monsieur, dit Victorine en joignant les
mains, pourquoi voulez-vous tuer monsieur Eugène?
Vautrin fit deux pas en arrière et contempla
Victorine.
- Autre histoire, s'écria-t-il d'une voix
railleuse qui fit rougir la pauvre fille. Il est bien gentil, n'est-ce pas, ce
jeune homme-là? reprit-il. Vous me donnez une idée. Je ferai votre bonheur à
tous deux, ma belle enfant.
Madame Couture avait pris sa pupille par le bras
et l'avait entraînée en lui disant à l'oreille Mais, Victorine, vous êtes
inconcevable ce matin.
- Je ne veux pas qu'on tire des coups de pistolet
chez moi, dit madame Vauquer. N'allez-vous pas effrayer tout le voisinage et
amener la police, à c't'heure!
Allons, du calme, maman Vauquer, répondit
Vautrin. Là, là, tout beau, nous irons au tir. Il rejoignit Rastignac, qu'il
prit familièrement par le bras:- Quand je vous aurais prouvé qu'à trente-cinq
pas je mets cinq fois de suite ma balle dans un as de pique, lui dit-il, cela
ne vous ôterait pas votre courage. Vous m'avez l'air d'être un peu rageur, et
vous vous feriez tuer comme un imbécile.
- Vous reculez, dit Eugène.
- Ne m'échauffez pas la bile, répondit Vautrin.
Il ne fait pas froid ce matin, venez nous asseoir là-bas, dit-il en montrant
les sièges peints en vert. Là, personne ne nous entendra. J'ai à causer avec
vous. Vous êtes un bon petit jeune homme auquel je ne veux pas de mal. Je vous
aime, foi de Tromp... (mille tonnerres!), foi de Vautrin. Pourquoi vous
aimé-je, je vous le dirai. En attendant, je vous connais comme si je vous avait
fait, et vais vous le prouver. Mettez vos sacs là, reprit-il en lui montrant la
table ronde.
Rastignac posa son argent sur la table et s'assit
en proie à une curiosité que développa chez lui au plus haut degré le
changement soudain opéré dans les manières de cet homme, qui, après avoir parlé
de le tuer, se posait comme son protecteur.
Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que
j'ai fait, ou ce que je fais, reprit Vautrin. Vous êtes trop curieux, mon
petit. Allons, du calme. Vous allez en entendre bien d'autres! J'ai eu des
malheurs. Ecoutez-moi d'abord, vous me répondrez après. Voilà ma vie antérieure
en trois mots. Qui suis-je? Vautrin. Que fais-je? Ce qui me plaît. Passons.
Voulez-vous connaître mon caractère? Je suis bon avec ceux qui me font du bien
ou dont le coeur parle au mien. A ceux-là tout est permis, ils peuvent me donner
des coups de pied dans les os des jambes sans que je leur dise: Prends garde ! Mais, nom d'une pipe! je
suis méchant comme le diable avec ceux qui me tracassent, ou qui ne me
reviennent pas. Et il est bon de vous apprendre que je me soucie de tuer un homme
comme de ça! dit-il en lançant un jet de salive. Seulement je m'efforce de le
tuer proprement, quand il le faut absolument. je suis ce que vous appelez un
artiste. J'ai lu les Mémoires de Benvenuto Cellini, tel que vous me voyez, et
en italien encore! J'ai appris de cet homme-là, qui était un fier luron, à
imiter la Providence qui nous tue à tort et à travers, et à aimer le beau
partout où il se trouve. N'est-ce pas d'ailleurs une belle partie à jouer que
d'être seul contre tous les hommes et d'avoir la chance? J'ai bien réfléchi à
la constitution actuelle de votre désordre social. Mon petit, le duel est un
jeu d'enfant, une sottise. Quand de deux hommes vivants l'un doit disparaître,
il faut être imbécile pour s'en remettre au hasard. Le duel? croix ou pile!
voilà. Je mets cinq balles de suite dans un as de pique en enfonçant chaque
nouvelle balle sur l'autre, et à trente-cinq pas encore! quand on est doué de
ce petit talent-là, l'on peut se croire sûr d'abattre son homme. Eh bien! j'ai
tiré sur un homme à vingt pas, je l'ai manqué. Le drôle n'avait jamais manié de
sa vie un pistolet. Tenez! dit cet homme extraordinaire en défaisant son gilet
et montrant sa poitrine velue comme le dos d'un ours, mais garnie d'un crin
fauve qui causait une sorte de dégoût mêlé d'effroi, ce blanc-bec m'a roussi le
poil, ajouta-t-il en mettant le doigt de Rastignac sur un trou qu'il avait au
sein. Mais dans ce temps-là j'étais un enfant, j'avais votre âge, vingt et un
ans. Je croyais encore à quelque chose, à l'amour d'une femme, un tas de
bêtises dans lesquelles vous allez vous embarbouiller. Nous nous serions
battus, pas vrai? Vous auriez pu me tuer. Supposez que je sois en terre, où
seriez-vous? Il faudrait décamper, aller en Suisse, manger l'argent de papa,
qui n'en a guère. Je vais vous éclairer, moi, la position dans laquelle vous
êtes; mais je vais le faire avec la supériorité d'un homme qui, après avoir
examiné les choses d'ici-bas, a vu qu'il n'y avait que deux partis à prendre:
ou une stupide obéissance ou
Demandez aux femmes quels hommes elles
recherchent, les ambitieux. Les ambitieux ont les reins plus forts, le sang
plus riche en fer, le coeur plus chaud que ceux des autres hommes. Et la femme
se trouve si heureuse et si belle aux heures où elle est forte, qu'elle préféré
à tous les hommes celui dont la force est énorme, fût-elle en danger d'être
brisée par lui. Je fais l'inventaire de vos désirs afin de vous poser
- Que faut-il que je fasse? dit avidement
Rastignac en interrompant Vautrin.
- Presque rien, répondit cet homme en laissant
échapper un mouvement de joie semblable à la sourde expression d'un pêcheur qui
sent un poisson au bout de sa ligne. Ecoutez-moi bien! Le coeur d'une pauvre
fille malheureuse et misérable est l'éponge la plus avide à se remplir d'amour,
une éponge sèche qui se dilate aussitôt qu'il y tombe une goutte de sentiment.
Faire la cour à une jeune personne qui se rencontre dans des conditions de
solitude, de désespoir et de pauvreté sans qu'elle se doute de sa fortune à
venir! dam! c'est quinte et quatorze en main, c'est connaître les numéros à la
loterie, et c'est jouer sur les rentes en sachant les nouvelles. Vous
construisez sur pilotis un mariage indestructible. Viennent des millions à
cette jeune fille, elle vous les jettera aux pieds, comme si c'était des
cailloux. " Prends, mon bien-aimé! Prends, Adolphe! Alfred! Prends,
Eugène! " dira-t-elle si Adolphe, Alfred ou Eugène ont eu le bon esprit de
se sacrifier pour elle. Ce que j'entends par des sacrifices, c'est vendre un
vieil habit afin d'aller au Cadran-Bleu manger ensemble des croûtes aux
champignons; de là, le soir, à l'Ambigu-Comique; c'est mettre sa montre au
Mont-de-Piété pour lui donner un châle. je ne vous parle pas du gribouillage de
l'amour ni des fariboles auxquelles tiennent tant les femmes, comme, par
exemple, de répandre des gouttes d'eau sur le papier à lettre en manière de
larmes quand on est loin d'elles: vous m'avez l'air de connaître parfaitement
l'argot du coeur. Paris, voyez-vous, est comme une forêt du Nouveau-Monde, où
s'agitent vingt espèces de peuplades sauvages, les Illinois, les Hurons, qui
vivent du produit que donnent les différentes chasses sociales; vous êtes un
chasseur de millions. Pour les prendre, vous usez de pièges, de pipeaux,
d'appeaux. Il y a plusieurs manières de chasser. Les uns chassent à la dot les
autres chassent à la liquidation; ceux-ci pêchent des consciences ceux-là
vendent leurs abonnés pieds et poings liés. Celui qui revient avec sa gibecière
bien garnie est salué, fêté, reçu dans la bonne société. Rendons justice à ce
sol hospitalier, vous avez affaire à la ville la plus complaisante qui soit
dans le monde. Si les fières aristocraties de toutes les capitales de l'Europe
refusent d'admettre dans leurs rangs un millionnaire infâme, Paris lui tend les
bras, court à ses fêtes, mange ses dîners et trinque avec son infamie.
- Mais où trouver une fille? dit Eugène.
- Elle est à vous, devant vous!
- Mademoiselle Victorine?
- Juste!
- Eh! comment?
- Elle vous aime déjà, votre petite baronne de
Rastignac!
- Elle n'a pas un sou, reprit Eugène étonné.
- Ah! nous y voilà. Encore deux mots, dit
Vautrin, et tout s'éclaircira. Le père Taillefer est un vieux coquin qui passe
pour avoir assassiné l'un de ses amis pendant
- Quelle horreur! dit Eugène. Vous voulez
plaisanter, monsieur Vautrin?
- Là, là, là, du calme, reprit cet homme. Ne
faites pas l'enfant: cependant, si cela peut vous amuser, courroucez-vous!
emportez-vous! Dites que je suis un infâme, un scélérat, un coquin, un bandit,
mais ne m'appelez ni escroc, ni espion! Allez, dites, lâchez votre bordée! Je
vous pardonne, c'est si naturel à votre âge! J'ai été comme ça, moi! Seulement,
réfléchissez. Vous ferez pis quelque jour. Vous irez coqueter chez quelque
jolie femme et vous recevrez de l'argent. Vous y avez pensé! dit Vautrin; car,
comment réussirez-vous, si vous n'escomptez pas votre amour? La vertu, mon cher
étudiant, ne se scinde pas: elle est ou n'est pas. On nous parle de faire
pénitence de nos fautes. Encore un joli système que celui en vertu duquel on
est quitte d'un crime avec un acte de contrition! Séduire une femme pour
arriver à vous poser sur tel bâton de l'échelle sociale, jeter la zizanie entre
les enfants d'une famille, enfin toutes les infamies qui se pratiquent sous le
manteau d'une cheminée ou autrement dans un but de plaisir ou d'intérêt
personnel, croyez-vous que ce soient des actes de foi, d'espérance et de
charité? Pourquoi deux mois de prison au dandy qui, dans une nuit, ôte à un
enfant la moitié de sa fortune, et pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole
un billet de mille francs avec les circonstances aggravantes? Voilà vos lois.
Il n'y a pas un article qui n'arrive à l'absurde. L'homme en gants et à paroles
jaunes a commis des assassinats où l'on ne verse pas de sang, mais où l'on en
donne; l'assassin a ouvert une porte avec un monseigneur: deux choses
nocturnes! Entre ce que je vous propose et ce que vous ferez un jour, il n'y a
que le sang de moins. Vous croyez à quelque chose de fixe dans ce monde-là!
Méprisez donc les hommes, et voyez les mailles par où l'on peut passer à
travers le réseau du Code. Le secret des grandes fortunes sans cause apparente
est un crime oublié, parce qu'il a été proprement fait.
- Silence, monsieur, je ne veux pas en entendre
davantage, vous me ferez douter de moi-même. En ce moment le sentiment est
toute ma science.
- A votre aise, bel enfant. Je vous croyais plus
fort, dit Vautrin, je ne vous dirai plus rien. Un dernier mot, cependant. Il
regarda fixement l'étudiant: Vous avez mon secret, lui dit-il.
- Un jeune homme qui vous refuse saura bien
l'oublier.
- Vous avez bien dit cela, ça me fait plaisir. Un
autre, voyez-vous, sera moins scrupuleux. Souvenez-vous de ce que je veux faire
pour vous. Je vous donne quinze jours. C'est à prendre ou à laisser.
- Quelle tête de fer a donc cet homme! se dit
Rastignac en voyant Vautrin s'en aller tranquillement, sa canne sous le bras.
Il m'a dit crûment ce que madame de Beauséant me disait en y mettant des
formes. Il me déchirait le coeur avec des griffes d'acier. Pourquoi veux-je
aller chez madame de Nucingen? Il a deviné mes motifs aussitôt que je les ai
conçus. En deux mots, ce brigand m'a dit plus de choses sur la vertu que ne
m'en ont dit les hommes et les livres. Si la vertu ne souffre pas de
capitulation, j'ai donc volé mes soeurs? dit-il en jetant le sac sur
Eugène fut tiré de sa rêverie par la voix de
- Monsieur, dit le père Goriot en entrant chez
Eugène, vous m'avez demandé si je connaissais les maisons où va madame de
Nucingen?
- Oui!
- Eh bien! elle va lundi prochain au bal du
maréchal Carigliano. Si vous pouvez y être, vous me direz si mes deux filles se
sont bien amusées, comment elles seront mises, enfin tout.
- Comment avez-vous su cela, mon bon père Goriot?
dit Eugène en le faisant asseoir à son feu.
- Sa femme de chambre me l'a dit. Je sais tout ce
qu'elles font par Thérèse et par Constance, reprit-il d'un air joyeux. Le
vieillard ressemblait à un amant encore assez jeune pour être heureux d'un
stratagème qui le met en communication avec sa maîtresse sans qu'elle puisse
s'en douter.- Vous les verrez, vous! dit-il en exprimant avec naïveté une
douloureuse envie.
- Je ne sais pas, répondit Eugène. je vais aller
chez madame de Beauséant lui demander si elle peut me présenter à la maréchale.
Eugène pensait avec une sorte de joie intérieure
à se montrer chez la vicomtesse mis comme il le serait désormais. Ce que les
moralistes nomment les abîmes du coeur humain sont uniquement les décevantes
pensées, les involontaires mouvements de l'intérêt personnel. Ces péripéties,
le sujet de tant de réclamations, ces retours soudains sont des calculs faits
au profit de nos jouissances. En se voyant bien mis, bien ganté, bien botté,
Rastignac oublia sa vertueuse résolution. La jeunesse n'ose pas se regarder au miroir
de la conscience quand elle verse du côté de l'injustice, tandis que l'âge mûr
s'y est vu: là ait toute la différence entre ces deux phases de
Cette promenade fut fatale à l'étudiant. Quelques
femmes le remarquèrent. Il était si beau, si jeune, et d'une élégance de si bon
goût! En se voyant l'objet d'une attention presque admirative, il ne pensa plus
à ses soeurs ni à sa tante dépouillées, ni à ses vertueuses répugnances. Il
avait vu passer au-dessus de sa tête ce démon qu'il est si facile de prendre
pour un ange, ce Satan aux ailes diaprées, qui sème des rubis, qui jette ses
flèches d'or au front des palais, empourpre les femmes, revêt d'un sot éclat
les trônes, si simples dans leur origine; il avait écouté le dieu de cette
vanité crépitante dont le clinquant nous semble être un symbole de puissance.
La parole de Vautrin, quelque cynique qu'elle fût, s'était logée dans son coeur
comme dans le souvenir d'une vierge se grave le profil ignoble d'une vieille
marchande à la toilette, qui lui a dit: " Or et amour à flots! "
Après avoir indolemment flâné, vers cinq heures Eugène se présenta chez madame
de Beauséant, et il y reçut un de ces coups terribles contre lesquels les
coeurs jeunes sont sans armes. Il avait jusqu'alors trouvé la vicomtesse pleine
de cette aménité polie, de cette grâce melliflue donnée par l'éducation
aristocratique, et qui n'est complète que si elle vient du coeur.
Quand il entra, madame de Beauséant fit un geste
sec, et lui dit d'une voix brève:- Monsieur de Rastignac, il m'est impossible
de vous voir, en ce moment du moins! je suis en affaire...
Pour un observateur, et Rastignac l'était devenu
promptement, cette phrase, le geste, le regard, l'inflexion de voix, étaient
l'histoire du caractère et des habitudes de
- Madame, dit-il d'une voix émue, s'il ne
s'agissait pas d'une chose importante, je ne serais pas venu vous importuner;
soyez assez gracieuse pour me permettre de vous voir plus tard, j'attendrai.
- Eh bien! venez dîner avec moi, dit-elle un peu
confuse de la dureté qu'elle avait mise dans ses paroles; car cette femme était
vraiment aussi bonne que grande.
Quoique touché de ce retour soudain, Eugène se
dit en s'en allant: " Rampe, supporte tout. Que doivent être les autres,
si, dans un moment, la meilleure des femmes efface les promesses de son amitié,
te laisse là comme un vieux soulier? Chacun pour soi, donc? Il est vrai que sa
maison n'est pas une boutique, et que j'ai tort d'avoir besoin d'elle. Il faut,
comme dit Vautrin, se faire boulet de canon. " Les amères réflexions de
l'étudiant furent bientôt dissipées par le plaisir qu'il se promettait en
dînant chez
- Me menez-vous ce soir aux Italiens? demanda la
vicomtesse à son mari.
- Vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais à
vous obéir, répondit-il avec une galanterie moqueuse dont l'étudiant fut la
dupe, mais je dois aller rejoindre quelqu'un aux Variétés.
- Sa maîtresse, se dit-elle.
- Vous n'avez donc pas d'Ajuda ce soir? demanda
le vicomte.
- Non, répondit-elle avec humeur.
- Eh bien! s'il vous faut absolument un bras,
prenez celui de monsieur de Rastignac.
La vicomtesse regarda Eugène en souriant.
- Ce sera bien compromettant pour vous, dit-elle.
- Le
Français aime le péril, parce qu'il y trouve la gloire, a dit monsieur de
Chateaubriand, répondit Rastignac en s'inclinant.
Quelques moments après, il fut emporté près de
madame de Beauséant, dans un coupé rapide, au théâtre à la mode, et crut à
quelque féerie lorsqu'il entra dans une loge de face, et qu'il se vit le but de
toutes les lorgnettes concurremment avec la vicomtesse, dont la toilette était
délicieuse. Il marchait d'enchantements en enchantements.
- Vous avez à me parler, lui dit madame de
Beauséant. Ah! tenez, voici madame de Nucingen à trois loges de
En disant ces mots, la vicomtesse regardait la
loge où devait être mademoiselle de Rochefide, et, n'y voyant pas monsieur
d'Ajuda, sa figure prit un éclat extraordinaire.
- Elle est charmante, dit Eugène après avoir
regardé madame de Nucingen.
- Elle a les cils blancs.
- Oui, mais quelle jolie taille mince!
- Elle a de grosses mains.
- Les beaux yeux!
- Elle a le visage en long.
- Mais la forme longue a de la distinction.
- Cela est heureux pour elle qu'il y en ait là.
Voyez comment elle prend et quitte son lorgnon! Le Goriot perce dans tous ses
mouvements, dit la vicomtesse au grand étonnement d'Eugène.
En effet, madame de Beauséant lorgnait la salle
et semblait ne pas faire attention à madame de Nucingen, dont elle ne perdait
cependant pas un geste. L'assemblée était exquisément belle. Delphine de
Nucingen n'était pas peu flattée d'occuper exclusivement le jeune, le beau,
l'élégant cousin de madame de Beauséant, il ne regardait qu'elle.
- Si vous continuez à la couvrir de vos regards,
vous allez faire scandale, monsieur de Rastignac. Vous ne réussirez à rien, si
vous vous jetez ainsi à la tête des gens.
- Ma chère cousine, dit Eugène, vous m'avez déjà
bien protégé; si vous voulez achever votre ouvrage, je ne vous demande plus que
de me rendre un service qui vous donnera peu de peine et me fera grand bien. Me
voilà pris.
- Déjà?
- Oui.
- Et de cette femme?
- Mes prétentions seraient-elles donc écoutées
ailleurs? dit-il en lançant un regard pénétrant à sa cousine. Madame la
duchesse de Carigliano est attachée à madame la duchesse de Berry, reprit-il
après une pause, vous devez la voir, ayez la bonté de me présenter chez elle et
de m'amener au bal qu'elle donne lundi. J'y rencontrerai madame de Nucingen, et
je livrerai ma première escarmouche.
- Volontiers, dit-elle. Si vous vous sentez déjà
du goût pour elle, vos affaires de coeur vont très bien. Voici de Marsay dans
la loge de
- Que feriez-vous donc, vous, en pareil cas?
- Moi, je souffrirais en silence.
En ce moment le marquis d'Ajuda se présenta dans
la loge de madame de Beauséant.
- J'ai mal fait mes affaires afin de venir vous
retrouver, dit-il, et je vous en instruis pour que ce ne soit pas un sacrifice.
Les rayonnements du visage de la vicomtesse
apprirent à Eugène à reconnaître les expressions d'un véritable amour, et à ne
pas les confondre avec les simagrées de la coquetterie parisienne. Il admira sa
cousine, devint muet et céda sa place à monsieur d'Ajuda en soupirant. "
Quelle noble, quelle sublime créature est une femme qui aime ainsi! se dit-il.
Et cet homme la trahirait pour une poupée! comment peut-on la trahir? " Il
se sentit au coeur une rage d'enfant. Il aurait voulu se rouler aux pieds de
madame de Beauséant, il souhaitait le pouvoir des démons afin de l'emporter
dans son coeur, comme un aigle enlève de la plaine dans son aire une jeune
chèvre blanche qui tette encore. Il était humilié d'être dans ce grand Musée de
la beauté sans son tableau, sans une maîtresse à lui. " Avoir une
maîtresse et une position quasi royale, se disait-il, c'est le signe de la
puissance! " Et il regarda madame de Nucingen comme un homme insulté
regarde son adversaire. La vicomtesse se retourna vers lui pour lui adresser
sur sa discrétion raille remerciements dans un clignement d'yeux. Le premier
acte était fini.
- Vous connaissez assez madame de Nucingen pour
lui présenter monsieur de Rastignac? dit-elle au marquis d'Ajuda.
- Mais elle sera charmée de voir monsieur, dit le
marquis.
Le beau Portugais se leva, prit le bras de
l'étudiant, qui en un clin d'oeil se trouva auprès de madame de Nucingen.
- Madame la baronne, dit le marquis, j'ai
l'honneur de vous présenter le chevalier Eugène de Rastignac, un cousin de la
vicomtesse de Beauséant. Vous faites une si vive impression sur lui, que j'ai
voulu compléter son bonheur en le rapprochant de son idole.
Ces mots furent dits avec un certain accent de
raillerie qui en faisait passer la pensée un peu brutale, mais qui, bien
sauvée, ne déplaît jamais à une femme. Madame de Nucingen sourit, et offrit à
Eugène la place de son mari, qui venait de sortir.
- Je n'ose pas vous proposer de rester près de
moi, monsieur, lui dit-elle. Quand on a le bonheur d'être auprès de madame de
Beauséant, on y reste.
- Mais, lui dit à voix basse Eugène, il me semble,
madame, que si je veux plaire à ma cousine, je demeurerai près de vous. Avant
l'arrivée de monsieur le marquis, nous parlions de vous et de la distinction de
toute votre personne, dit-il à haute voix.
Monsieur d'Ajuda se retira.
- Vraiment, monsieur, dit la baronne, vous allez
me rester? Nous ferons donc connaissance, madame de Restaud m'avait déjà donné
le plus vif désir de vous voir.
- Elle est donc bien fausse, elle m'a fait
consigner à sa porte.
- Comment?
- Madame, j'aurai la conscience de vous en dire
la raison; mais je réclame toute votre indulgence en vous confiant un pareil
secret. Je suis le voisin de monsieur votre père. J'ignorais que madame de
Restaud fût sa fille. J'ai eu l'imprudence d'en parler fort innocemment, et
j'ai fâché madame votre soeur et son mari. Vous ne sauriez croire combien
madame la duchesse de Langeais et ma cousine ont trouvé cette apostasie filiale
de mauvais goût. Je leur ai raconté la scène, elles en ont ri comme des folles.
Ce fut alors qu'en faisant un parallèle entre vous et votre soeur, madame de
Beauséant me parla en fort bons termes, et me dit combien vous étiez excellente
pour mon voisin, monsieur Goriot. Comment, en effet, ne l'aimeriez-vous pas? il
vous adore si passionnément que j'en suis déjà jaloux. Nous avons parlé de vous
ce matin pendant deux heures. Puis, tout plein de ce que votre père m'a
raconté, ce soir en dînant avec ma cousine, je lui disais que vous ne pouviez
pas être aussi belle que vous étiez aimante. Voulant sans doute favoriser une
si chaude admiration, madame de Beauséant m'a amené ici, en me disant avec sa
grâce habituelle que je vous y verrais.
- Comment, monsieur, dit la femme du banquier, je
vous dois déjà de la reconnaissance? Encore un peu, nous allons être de vieux
amis.
- Quoique l'amitié doive être près de vous un
sentiment peu vulgaire, dit Rastignac, je ne veux jamais être votre amie.
Ces sottises stéréotypées à l'usage des débutants
paraissent toujours charmantes aux femmes, et ne sont pauvres que lues à froid.
Le geste, l'accent, le regard d'un jeune homme, leur donnent d'incalculables
valeurs. Madame de Nucingen trouva Rastignac charmant. Puis, comme toutes les
femmes, ne pouvant rien dire à des questions aussi drûment posées que l'était
celle de l'étudiant, elle répondit à une autre chose.
- Oui, ma soeur se fait tort par la manière dont
elle se conduit avec ce pauvre père, qui vraiment a été pour nous un dieu. Il a
fallu que monsieur de Nucingen m'ordonnât positivement de ne voir mon père que
le matin, pour que je cédasse sur ce point. Mais j'en ai longtemps été bien
malheureuse. Je pleurais. Ces violences, venues après les brutalités du
mariage, ont été l'une des raisons qui troublèrent le plus mon ménage. Je suis
certes la femme de Paris la plus heureuse aux yeux du monde, la plus
malheureuse en réalité. Vous allez me trouver folle de vous parler ainsi. Mais
vous connaissez mon père, et, à ce titre, vous ne pouvez pas m'être étranger.
- Vous n'avez jamais rencontré personne, lui dit
Eugène, qui soit animé d'un plus vif désir de vous appartenir. Que
cherchez-vous toutes? le bonheur, reprit-il d'une voix qui allait à l'âme. Eh
bien! si, pour une femme, le bonheur est d'être aimée, adorée, d'avoir un ami à
qui elle puisse confier ses désirs, ses fantaisies, ses chagrins, ses joies; se
montrer dans la nudité de son âme, avec ses jolis défauts et ses belles
qualités, sans craindre d'être trahie; croyez-moi, ce coeur dévoué, toujours
ardent, ne peut se rencontrer que chez un homme jeune, plein d'illusions, qui
peut mourir sur un seul de vos signes, qui ne sait rien encore du monde et n'en
veut rien savoir, parce que vous devenez le monde pour lui. Moi, voyez-vous,
vous allez rire de ma naïveté, j'arrive du fond d'une province, entièrement
neuf, n'ayant connu que de belles âmes, et je comptais rester sans amour. Il
m'est arrivé de voir ma cousine, qui m'a mis trop près de son coeur; elle m'a
fait deviner les mille trésors de la passion, je suis, comme Chérubin, l'amant
de toutes les femmes, en attendant que je puisse me dévouer à quelqu'une
d'entre elles. En vous voyant, quand je suis entré, je me suis senti porté vers
vous comme par un courant. J'avais déjà tant pensé à vous! Mais je ne vous
avais pas rêvée aussi belle que vous l'êtes en réalité. Madame de Beauséant m'a
ordonné de ne pas vous tant regarder. Elle ne sait pas ce qu'il y a d'attrayant
à voir vos jolies lèvres rouges, votre teint blanc, vos yeux si doux. Moi
aussi, je vous dis des folies, mais laissez-les-moi dire.
Rien ne plaît plus aux femmes que de s'entendre
débiter ces douces paroles. La plus sévère dévote les écoute, même quand elle
ne doit pas y répondre. Après avoir ainsi commencé, Rastignac défila son
chapelet d'une voix coquettement sourde; et madame de Nucingen encourageait
Eugène par des sourires en regardant de temps en temps de Marsay, qui ne
quittait pas la loge de
- Madame, lui dit Eugène, j'aurai le plaisir de
vous aller voir avant le bal de la duchesse de Carigliano.
- Puisqui
matame fous encache, dit le baron, épais Alsacien dont la figure ronde
annonçait une dangereuse finesse, fous
êtes sir d'être pien essi.
- Mes affaires sont en bon train, car elle ne
s'est pas bien effarouchée en m'entendant lui dire: " M'aimerez-vous bien?
" Le mors est mis à ma bête, sautons dessus et gouvernons-la, se dit
Eugène en allant saluer madame de Beauséant qui se levait et se retirait avec
l'Ajuda. Le pauvre étudiant ne savait pas que la baronne était distraite, et
attendait de de Marsay une de ces lettres décisives qui déchirent l'âme. Tout
heureux de son faux succès, Eugène accompagna la vicomtesse jusqu'au péristyle,
où chacun attend sa voiture.
- Votre cousin ne se ressemble plus à lui-même,
dit le Portugais en riant à la vicomtesse quand Eugène les eut quittés. Il va
faire sauter la banque. Il est souple comme une anguille, et je crois qu'il ira
loin. Vous seule avez pu lui trier sur le volet une femme au moment où il faut
la consoler.
- Mais, dit madame de Beauséant, il faut savoir
si elle aime encore celui qui l'abandonne.
L'étudiant revint à pied du Théâtre-Italien à la
rue Neuve-Sainte-Geneviève, en faisant les plus doux projets. Il avait bien
remarqué l'attention avec laquelle madame de Restaud l'avait examiné, soit dans
la loge de la vicomtesse, soit dans celle de madame de Nucingen, et il présuma
que la porte de la comtesse ne lui serait plus fermée. Ainsi déjà quatre
relations majeures, car il comptait bien plaire à la maréchale, allaient lui
être acquises au coeur de la haute société parisienne. Sans trop s'expliquer
les moyens, il devinait par avance que, dans le jeu compliqué des intérêts de
ce monde, il devait s'accrocher à un rouage pour se trouver en haut de la
machine, et il se sentait la force d'en enrayer la roue. " Si madame de
Nucingen s'intéresse à moi, je lui apprendrai à gouverner son mari. Ce mari
fait des affaires d'or, il pourra m'aider à ramasser tout d'un coup une
fortune. " Il ne se disait pas cela crûment, il n'était pas encore assez
politique pour chiffrer une situation, l'apprécier et la calculer; ces idées
flottaient à l'horizon sous la forme de légers nuages, et, quoiqu'elles
n'eussent pas l'âpreté de celles de Vautrin, si elles avaient été soumises au
creuset de la conscience, elles n'auraient rien donné de bien pur. Les hommes
arrivent, par une suite de transactions de ce genre, à cette morale relâchée
que professe l'époque actuelle, où se rencontrent plus rarement que dans aucun temps
ces hommes rectangulaires, ces belles volontés qui ne se plient jamais au mal,
à qui la moindre déviation de la ligne droite semble être un crime: magnifiques
images de la probité qui nous ont valu deux chefs-d'oeuvre, Alceste de Molière,
puis récemment Jenny Deans et son père, dans l'oeuvre de Walter Scott.
Peut-être l'oeuvre opposée, la peinture des sinuosités dans lesquelles un homme
du monde, un ambitieux fait rouler sa conscience, en essayant de côtoyer le
mal, afin d'arriver à son but en gardant les apparences, ne serait-elle ni
moins belle, ni moins dramatique. En atteignant au seuil de sa pension,
Rastignac s'était épris de madame de Nucingen, elle lui avait paru svelte, fine
comme une hirondelle. L'enivrante douceur de ses yeux, le tissu délicat et
soyeux de sa peau sous laquelle il avait cru voir couler le sang, le son
enchanteur de sa voix, ses blonds cheveux, il se rappelait tout; et peut-être
la marche, en mettant son sang en mouvement, aidait-elle à cette fascination.
L'étudiant frappa rudement à la porte du père Goriot.
- Mon voisin, dit-il, j'ai vu madame Delphine.
- Où?
- Aux Italiens.
- S'amusait-elle bien? Entrez donc. Et le
bonhomme, qui s'était levé en chemise, ouvrit sa porte et se recoucha
promptement.
- Parlez-moi donc d'elle, demanda-t-il.
Eugène, qui se trouvait pour la première fois
chez le père Goriot, ne fut pas maître d'un mouvement de stupéfaction en voyant
le bouge où vivait le père, après avoir admiré la toilette de la fille. La
fenêtre était sans rideaux; le papier de tenture collé sur les murailles s'en
détachait en plusieurs endroits par l'effet de l'humidité, et se
recroquevillait en laissant apercevoir le plâtre jauni par la fumée. Le
bonhomme gisait sur un mauvais lit, n'avait qu'une maigre couverture et un couvre-pied
ouaté fait avec les bons morceaux des vieilles robes de madame Vauquer. Le
carreau était humide et plein de poussière. En face de la croisée se voyait une
de ces vieilles commodes en bois de rose à ventre renflé, qui ont des mains en
cuivre tordu en façon de sarments décorés de feuilles ou de fleurs; un vieux
meuble à tablette de bois sur lequel était un pot à eau dans sa cuvette et tous
les ustensiles nécessaires pour se faire la barbe. Dans un coin, les souliers;
à la tête du lit, une table de nuit sans porte ni marbre; au coin de la
cheminée, où il n'y avait pas trace de feu, se trouvait la table carrée, en
bois de noyer, dont la barre avait servi au père Goriot à dénaturer son écuelle
en vermeil. Un méchant secrétaire sur lequel était le chapeau du bonhomme, un
fauteuil foncé de paille et deux chaises complétaient ce mobilier misérable. La
flèche du lit, attachée au plancher par une loque, soutenait une mauvaise bande
d'étoffe à carreaux rouges et blancs. Le plus pauvre commissionnaire était
certes moins mal meublé dans son grenier, que ne l'était le père Goriot chez
madame Vauquer. L'aspect de cette chambre donnait froid et serrait le coeur,
elle ressemblait au plus triste logement d'une prison. Heureusement Goriot ne
vit pas l'expression qui se peignit sur la physionomie d'Eugène quand celui-ci
posa sa chandelle sur la table de nuit. Le bonhomme se tourna de son côté en
restant couvert jusqu'au menton.
- Eh bien! qui aimez-vous mieux de madame de
Restaud ou de madame de Nucingen?
- Je préfère madame Delphine, répondit
l'étudiant, parce qu'elle vous aime mieux.
A cette parole chaudement dite, le bonhomme
sortit son bras du lit et serra la main d'Eugène.
- Merci, merci, répondit le vieillard ému. Que
vous a-t-elle donc dit de moi?
L'étudiant répéta les paroles de la baronne en
les embellissant, et le vieillard l'écouta comme s'il eut entendu la parole de
Dieu.
- Chère enfant! oui, oui, elle m'aime bien. Mais
ne la croyez pas dans ce qu'elle vous a dit d'Anastasie. Les deux soeurs se
jalousent, voyez-vous? c'est encore une preuve de leur tendresse. Madame de
Restaud m'aime bien aussi. Je le sais. Un père est avec ses enfants comme Dieu
est avec nous, il va jusqu'au fond des coeurs, et juge les intentions. Elles
sont toutes deux aussi aimantes. Oh! si j'avais eu de bons gendres, j'aurais
été trop heureux. Il n'est sans doute pas de bonheur complet ici-bas. Si
j'avais vécu chez elles, mais rien que d'entendre leurs voix, de les savoir là,
de les voir aller, sortir, comme quand je les avais chez moi, ça m'eût fait
cabrioler le coeur. Etaient-elles bien mises?
- Oui, dit Eugène. Mais, monsieur Goriot,
comment, en ayant des filles aussi richement établies que sont les vôtres,
pouvez-vous demeurer dans un taudis pareil?
- Ma foi, dit-il d'un air en apparence
insouciant, à quoi cela me servirait-il d'être mieux? je ne puis guère vous
expliquer ces choses-là; je ne sais pas dire deux paroles de suite comme il
faut. Tout est là, ajouta-t-il en se frappant le coeur. Ma vie, à moi, est dans
mes deux filles. Si elles s'amusent, si elles sont heureuses, bravement mises,
si elles marchent sur des tapis, qu'importe de quel drap je sois vêtu, et
comment est l'endroit où je me couche? je n'ai point froid si elles ont chaud,
je ne m'ennuie jamais si elles rient. Je n'ai de chagrins que les leurs. Quand
vous serez père, quand vous vous direz, en voyant gazouiller vos enfants:
" C'est sorti de moi! ", que vous sentirez ces petites créatures
tenir à chaque goutte de votre sang, dont elles ont été la fine fleur, car
c'est ça! vous vous croirez attaché à leur peau, vous croirez être agité
vous-même par leur marche. Leur voix me répond partout. Un regard d'elles,
quand il est triste, me fige le sang. Un jour vous saurez que l'on est bien
plus heureux de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux pas vous expliquer
ça: c'est des mouvements intérieurs qui répandent l'aise partout. Enfin, je vis
trois fois. Voulez-vous que je vous dise une drôle de chose? Eh bien! quand
j'ai été père, j'ai compris Dieu. Il est tout entier partout, puisque la
création est sortie de lui. Monsieur, je suis ainsi avec mes filles. Seulement
j'aime mieux mes filles que Dieu n'aime le monde, parce que le monde n'est pas
si beau que Dieu, et que mes filles sont plus belles que moi. Elles me tiennent
si bien à l'âme, que j'avais idée que vous les verriez ce soir. Mon Dieu! un
homme qui rendrait ma petite Delphine aussi heureuse qu'une femme l'est quand
elle est bien aimée; mais je lui cirerais ses bottes, je lui ferais ses
commissions. J'ai su par sa femme de chambre que ce petit monsieur de Marsay
est un mauvais chien. Il m'a pris des envies de lui tordre le cou. Ne pas aimer
un bijou de femme, une voix de rossignol, et faite comme un modèle! Où a-t-elle
eu les yeux d'épouser cette grosse souche d'Alsacien? Il leur fallait à toutes
deux de jolis jeunes gens bien aimables. Enfin, elles ont fait à leur
fantaisie.
Le père Goriot était sublime. Jamais Eugène ne
l'avait pu voir illuminé par les feux de sa passion paternelle. Une chose digne
de remarque est la puissance d'infusion que possèdent les sentiments. Quelque
grossière que soit une créature, dès qu'elle exprime une affection forte et
vraie, elle exhale un fluide particulier qui modifie la physionomie, anime le
geste, colore la voix. Souvent l'être le plus stupide arrive, sous l'effort de
la passion, à la plus haute éloquence dans l'idée, si ce n'est dans le langage,
et semble se mouvoir dans une sphère lumineuse. Il y avait en ce moment dans la
voix, dans le geste de ce bon homme, la puissance communicative qui signale le
grand acteur. Mais nos beaux sentiments ne sont-ils pas les poésies de la
volonté?
- Eh bien! vous ne serez peut-être pas fâché
d'apprendre, lui dit Eugène, qu'elle va rompre sans doute avec ce de Marsay. Ce
beau-fils l'a quittée pour s'attacher à la princesse Galathionne. Quant à moi,
ce soir, je suis tombé amoureux de madame Delphine.
- Bah! dit le père Goriot.
- Oui. Je ne lui ai pas déplu. Nous avons parlé
amour pendant une heure, et je dois aller la voir après-demain samedi.
- Oh! que je vous aimerais, mon cher monsieur, si
vous lui plaisiez. Vous êtes bon, vous ne la tourmenteriez point. Si vous la
trahissiez, je vous couperais le cou, d'abord. Une femme n'a pas deux amours,
voyez-vous? Mon Dieu! mais je dis des bêtises, monsieur Eugène. Il fait froid
ici pour vous. Mon Dieu! vous l'avez donc entendue, que vous a-t-elle dit pour
moi?
- Rien, se dit en lui-même Eugène.- Elle m'a dit,
répondit-il à haute voix, qu'elle vous envoyait un bon baiser de fille.
- Adieu, mon voisin, dormez bien, faites de beaux
rêves; les miens sont tout faits avec ce mot-là. Que Dieu vous protège dans
tous vos désirs! Vous avez été pour moi ce soir comme un bon ange; vous me
rapportez l'air de ma fille.
- Le pauvre homme, se dit Eugène en se couchant,
il y a de quoi toucher des coeurs de marbre. Sa fille n'a pas plus pensé à lui
qu'au Grand Turc.
Depuis cette conversation, le père Goriot vit
dans son voisin un confident inespéré, un ami. Il s'était établi entre eux les
seuls rapports par lesquels ce vieillard pouvait s'attacher à un autre homme.
Les passions ne font jamais de faux calcul. Le père Goriot se voyait un peu
plus près de sa fille Delphine, il s'en voyait mieux reçu, si Eugène devenait
cher à la baronne. D'ailleurs il lui avait confié l'une de ses douleurs. Madame
de Nucingen, à laquelle mille fois par jour il souhaitait le bonheur, n'avait
pas connu les douceurs de l'amour. Certes, Eugène était, pour se servir de son
expression, un des jeunes gens les plus gentils qu'il eût jamais vus, et il semblait
pressentir qu'il lui donnerait tous les plaisirs dont elle avait été privée. Le
bonhomme se prit donc pour son voisin d'une amitié qui alla croissant, et sans
laquelle il eût été sans doute impossible de connaître le dénouement de cette
histoire.
Le lendemain matin, au déjeuner, l'affectation
avec laquelle le père Goriot regardait Eugène, près duquel il se plaça, les
quelques paroles qu'il lui dit, et le changement de sa physionomie,
ordinairement semblable à un masque de plâtre, surprirent les pensionnaires.
Vautrin, qui revoyait l'étudiant pour la première fois depuis leur conférence,
semblait vouloir lire dans son âme. En se souvenant du projet de cet homme,
Eugène, qui, avant de s'endormir, avait, pendant la nuit, mesuré le vaste champ
qui s'ouvrait à ses regards, pensa nécessairement à la dot de mademoiselle
Taillefer, et ne put s'empêcher de regarder Victorine comme le plus vertueux
jeune homme regarde une riche héritière. Par hasard, leurs yeux se
rencontrèrent. La pauvre fille ne manqua pas de trouver Eugène charmant dans sa
nouvelle tenue. Le coup d'oeil qu'ils échangèrent fut assez significatif pour
que Rastignac ne doutât pas d'être pour elle l'objet de ces confus désirs qui
atteignent toutes les jeunes filles et qu'elles rattachent au premier être
séduisant. Une voix lui criait: " Huit cent mille francs! " Mais tout
à coup il se rejeta dans ses souvenirs de la veille, et pensa que sa passion de
commande pour madame de Nucingen était l'antidote de ses mauvaises pensées
involontaires.
- L'on donnait hier aux Italiens Barbier de Séville de Rossini. Je
n'avais jamais entendu de si délicieuse musique, dit-il. Mon Dieu! est-on
heureux d'avoir une loge aux Italiens.
Le père Goriot saisit cette parole au vol comme
un chien saisit un mouvement de son maître.
- Vous êtes comme des coqs-en-pâte, dit madame
Vauquer, vous autres hommes, vous faites tout ce qui vous plaît.
- Comment êtes-vous revenu? demanda Vautrin.
- A pied, répondit Eugène.
- Moi, reprit le tentateur, je n'aimerais pas de
demi-plaisirs; je voudrais aller là dans ma voiture, dans ma loge, et revenir
bien commodément. Tout ou rien! voilà ma devise.
- Et qui est bonne, reprit madame Vauquer.
- Vous irez peut-être voir madame de Nucingen,
dit Eugène à voix basse à Goriot. Elle vous recevra certes a bras ouverts; elle
voudra savoir de vous mille petits détails sur moi. J'ai appris qu'elle ferait
tout au monde pour être reçue chez ma cousine, madame la vicomtesse de Beauséant.
N'oubliez pas de lui dire que je l'aime trop pour ne pas penser à lui procurer
cette satisfaction.
Rastignac s'en alla promptement à l'Ecole de
Droit, il voulait rester le moins de temps possible dans cette odieuse maison.
Il flâna pendant presque toute la journée, en proie à cette fièvre de tête
qu'ont connue les jeunes gens affectés de trop vives espérances. Les
raisonnements de Vautrin le faisaient réfléchir à la vie sociale, au moment où
il rencontra son ami Bianchon dans le jardin du Luxembourg.
- Où as-tu pris cet air grave? lui dit l'étudiant
en médecine en lui prenant le bras pour se promener devant le palais.
- Je suis tourmenté par de mauvaises idées.
- En quel genre? اa
se guérit, les idées.
- Comment?
- En y succombant.
- Tu ries sans savoir ce dont il s'agit. As-tu lu
Rousseau?
- Oui.
- Te souviens-tu de ce passage où il demande à
son lecteur ce qu'il ferait au cas où il pourrait s'enrichir en tuant à la
Chine par sa seule volonté un vieux mandarin, sans bouger de Paris.
- Oui.
- Eh bien?
- Bah! J'en suis à mon trente-troisième mandarin.
- Ne plaisante pas. Allons, s'il t'était prouvé
que la chose est possible et qu'il te suffit d'un signe de tête, le ferais-tu?
- Est-il bien vieux, le mandarin? Mais, bah!
jeune ou vieux paralytique ou bien portant, ma foi... Diantre! Eh bien, non.
- Tu es un brave garçon, Bianchon. Mais si tu
aimais une femme à te mettre pour elle l'âme à l'envers, et qu'il lui fallût de
l'argent, beaucoup d'argent pour sa toilette, pour sa voiture, pour toutes ses
fantaisies enfin?
- Mais tu m'ôtes la raison, et tu veux que je
raisonne.
- Eh bien! Bianchon, je suis fou, guéris-moi.
J'ai deux soeurs qui sont des anges de beauté, de candeur, et je veux qu'elle
soient heureuses. Où prendre deux cent mille francs pour leur dot d'ici à cinq
ans? Il est, vois-tu, des circonstances dans la vie où il faut jouer gros jeu
et ne pas user son bonheur à gagner des sous.
- Mais tu poses la question qui se trouve à
l'entrée de la vie pour tout le monde, et tu veux couper le noeud gordien avec
l'épée. Pour agir ainsi, mon cher, il faut être Alexandre, sinon l'on va au
bagne. Moi, je suis heureux de la petite existence que je me créerai en
province, où je succéderai tout bêtement à mon père. Les affections de l'homme
se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans une immense
circonférence. Napoléon ne dînait pas deux fois, et ne pouvait pas avoir plus
de maîtresses qu'en prend un étudiant en médecine quand il est interne aux
Capucins. Notre bonheur, mon cher, tiendra toujours entre la plante de nos
pieds et notre occiput; et, qu'il coûte un million par an ou cent louis, la
perception intrinsèque en est la même au-dedans de nous. Je conclus à la vie du
Chinois.
- Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon! nous serons
toujours amis.
- Dis donc, reprit l'étudiant en médecine, en
sortant du cours de Cuvier au Jardin des Plantes, je viens d'apercevoir la
Michonneau et le Poiret causant sur un banc avec un monsieur que j'ai vu dans
les troubles de l'année dernière aux environs de la Chambre des Députés, et qui
m'a fait l'effet d'être un homme de la police déguisé en honnête bourgeois
vivant de ses rentes. Etudions ce couple-là: je te dirai pourquoi. Adieu, je
vais répondre à mon appel de quatre heures.
Quand Eugène revint à la pension, il trouva le
père Goriot qui l'attendait.
- Tenez, dit le bonhomme, voilà une lettre
d'elle. Hein, la jolie écriture!
Eugène décacheta la lettre et lut.
" Monsieur, mon père m'a dit que vous aimiez
la musique italienne. Je serais heureuse si vous vouliez me faire le plaisir
d'accepter une place dans ma loge. Nous aurons samedi la Fodor et Pellegrini,
je suis sûre alors que vous ne me refuserez pas. Monsieur de Nucingen se joint
à moi pour vous prier de venir dîner avec nous sans cérémonie. Si vous
acceptez, vous le rendrez bien content de n'avoir pas à s'acquitter de sa
corvée conjugale en m'accompagnant. Ne me répondez pas, venez, et agréez mes
compliments. "
" D. de N. "
- Montrez-la-moi, dit le bonhomme à Eugène quand
il eut lu la lettre. Vous irez, n'est-ce pas? ajouta-t-il après avoir flairé le
papier. Cela sent-il bon! Ses doigts ont touché ça, pourtant!
- Une femme ne se jette pas ainsi à la tête d'un
homme, se disait l'étudiant. Elle veut se servir de moi pour ramener de Marsay.
Il n'y a que le dépit qui fasse faire de ces choses-là.
- Eh bien! dit le père Goriot, à quoi pensez-vous
donc?
Eugène ne connaissait pas le délire de vanité
dont certaines femmes étaient saisies en ce moment, et ne savait pas que, pour
s'ouvrir une porte dans le faubourg Saint-Germain, la femme d'un banquier était
capable de tous les sacrifices. A cette époque, la mode commençait à mettre
au-dessus de toutes les femmes celles qui étaient admises dans la société du
faubourg Saint-Germain, dites les dames du Petit-Château, parmi lesquelles
madame de Beauséant, son amie la duchesse de Langeais et la duchesse de
Maufrigneuse tenaient le premier rang. Rastignac seul ignorait la fureur dont étaient
saisies les femmes de la Chaussée-d'Antin pour entrer dans le cercle supérieur
où brillaient les constellations de leur sexe. Mais sa défiance le servit bien,
elle lui donna de la froideur, et le triste pouvoir de poser des conditions au
lieu d'en recevoir.
- Oui, j'irai, répondit-il.
Ainsi la curiosité le menait chez madame de
Nucingen, tandis que, si cette femme l'eût dédaigné, peut-être y aurait-il été
conduit par la passion. Néanmoins il n'attendit pas le lendemain et l'heure de
partir sans une sorte d'impatience. Pour un jeune homme, il existe dans sa
première intrigue autant de charmes peut-être qu'il s'en rencontre dans un
premier amour. La certitude de réussir engendre mille félicités que les hommes
n'avouent pas, et qui font tout le charme de certaines femmes. Le désir ne naît
pas moins de la difficulté que de la facilité des triomphes. Toutes les
passions des hommes sont bien certainement excitées ou entretenues par l'une ou
l'autre de ces deux causes, qui divisent l'empire amoureux. Peut-être cette
division est-elle une conséquence de la grande question des tempéraments, qui
domine, quoi qu'on en dise, la société. Si les mélancoliques ont besoin du
tonique des coquetteries, peut-être les gens nerveux ou sanguins décampent-ils
si la résistance dure trop. En d'autres termes, l'élégie est aussi
essentiellement lymphatique que le dithyrambe est bilieux. En faisant sa
toilette, Eugène savoura tous ces petits bonheurs dont n'osent parler les
jeunes gens, de peur de se faire moquer d'eux, mais qui chatouillent
l'amour-propre. Il arrangeait ses cheveux en pensant que le regard d'une jolie
femme se coulerait sous leurs boucles noires. Il se permit des singeries
enfantines autant qu'en aurait fait une jeune fille en s'habillant pour le bal.
Il regarda complaisamment sa taille mince, en déplissant son habit.- Il est
certain, se dit-il, qu'on en peut trouver de plus mal tournés! Puis il
descendit au moment où tous les habitués de la pension étaient à table, et
reçut gaiement le hourra de sottises que sa tenue élégante excita. Un trait des
moeurs particulières aux pensions bourgeoises est l'ébahissement qu'y cause une
toilette soignée. Personne n'y met un habit neuf sans que chacun dise son mot.
- Kt, kt, kt, kt, fit Bianchon en faisant claquer
sa langue contre son palais, comme pour exciter un cheval.- Tournure de duc et
pair! dit madame Vauquer.- Monsieur va en conquête? fit observer mademoiselle
Michonneau.
- Kocquériko! cria le peintre.
- Mes compliments à madame votre épouse, dit
l'employé au Muséum.
- Monsieur a une épouse? demanda Poiret.
- Une épouse à compartiments, qui va sur l'eau,
garantie bon teint, dans les prix de vingt-cinq à quarante, dessins à carreaux
du dernier goût, susceptible de se laver, d'un joli porter, moitié fil, moitié
coton, moitié laine, guérissant le mal de dents, et autres maladies approuvées
par l'Académie royale de Médecine! excellente d'ailleurs pour les enfants!
meilleure encore contre les maux de tête, les plénitudes et autres maladies de
l'oesophage, des yeux et des oreilles, cria Vautrin avec la volubilité comique
et l'accentuation d'un opérateur. Mais combien cette merveille, me direz-vous,
messieurs? deux sous? Non. Rien du tout. C'est un reste des fournitures faites
au Grand Mongol, et que tous les souverains de l'Europe, y compris le grand-duc
de Bade, ont voulu voir! Entrez droit devant vous! et passez au petit bureau.
Allez, la musique! Brooum, là là, trinn! là, là, boum, boum! Monsieur de la
clarinette, tu joues faux, reprit-il d'une voix enrouée, je te donnerai sur les
doigts.
- Mon Dieu! que cet homme-là est agréable, dit
madame Vauquer à madame Couture, je ne m'ennuierais jamais avec lui.
Au milieu des rires et des plaisanteries dont ce
discours comiquement débité fut le signal, Eugène put saisir le regard furtif
de mademoiselle Taillefer qui se pencha sur madame Couture, à l'oreille de
laquelle elle dit quelques mots.
- Voilà le cabriolet, dit Sylvie.
- Où dîne-t-il donc? demanda Bianchon.
- Chez madame la baronne de Nucingen.
- La fille de monsieur Goriot, répondit
l'étudiant.
A ce nom, les regards se portèrent sur l'ancien
vermicellier, qui contemplait Eugène avec une sorte d'envie.
Rastignac arriva rue Saint-Lazare, dans une de
ces maisons légères, à colonnes minces, à portiques mesquins, qui constituent
le joli à Paris, une véritable maison
de banquier, pleine de recherches coûteuses, de stucs, de paliers d'escalier en
mosaïque de marbre. Il trouva madame de Nucingen dans un petit salon à
peintures italiennes, dont le décor ressemblait à celui des cafés. La baronne
était triste. Les efforts qu'elle fit pour cacher son chagrin intéressèrent
d'autant plus vivement Eugène qu'il n'y avait rien de joué. Il croyait rendre
une femme joyeuse par sa présence, et la trouvait au désespoir. Ce
désappointement piqua son amour-propre.
- J'ai bien peu de droits à votre confiance,
madame, dit-il après l'avoir lutinée sur sa préoccupation; mais si je vous
gênais, je compte sur votre bonne foi, vous me le diriez franchement.
- Restez, dit-elle, je serais seule si vous vous
en alliez. Nucingen dîne en ville, et je ne voudrais pas être seule, j'ai
besoin de distraction.
- Mais qu'avez-vous?
- Vous seriez la dernière personne à qui je le
dirais, s'écria-t-elle.
- Je veux le savoir, je dois alors être pour
quelque chose dans ce secret.
- Peut-être! Mais non, reprit-elle, c'est des
querelles de ménage qui doivent être ensevelies au fond du coeur. Ne vous le
disais-je pas avant-hier? je ne suis point heureuse. Les chaînes d'or sont les
plus pesantes.
Quand une femme dit à un jeune homme qu'elle est
malheureuse, si ce jeune homme est spirituel, bien mis, s'il a quinze cents
francs d'oisiveté dans sa poche, il doit penser ce que se disait Eugène, et
devient fat.
- Que pouvez-vous désirer? répondit-il. Vous êtes
belle, jeune, aimée, riche.
- Ne parlons pas de moi, dit-elle en faisant un
sinistre mouvement de tête. Nous dînerons ensemble, tête à tête, nous irons
entendre la plus délicieuse musique. Suis-je à votre goût? reprit-elle en se
levant et montrant sa robe en cachemire blanc à dessins perses de la plus riche
élégance.
- Je voudrais que vous fussiez toute à moi, dit
Eugène. Vous êtes charmante.
- Vous auriez une triste propriété, dit-elle en
souriant avec amertume. Rien ici ne vous annonce le malheur, et cependant,
malgré ces apparences, je suis au désespoir. Mes chagrins m'ôtent le sommeil,
je deviendrai laide.
- Oh! cela est impossible, dit l'étudiant. Mais
je suis curieux de connaître ces peines qu'un amour dévoué n'effacerait pas?
- Ah! si je vous les confiais, vous me fuiriez,
dit-elle. Vous ne m'aimez encore que par une galanterie qui est de costume chez
les hommes; mais si vous m'aimiez bien, vous tomberiez dans un désespoir
affreux. Vous voyez que je dois me taire. De grâce, reprit-elle, parlons
d'autre chose. Venez voir mes appartements.
- Non, restons ici, répondit Eugène en s'asseyant
sur une causeuse devant le feu près de madame de Nucingen, dont il prit la main
avec assurance.
Elle la laissa prendre et l'appuya même sur celle
du jeune homme par un de ces mouvements de force concentrée qui trahissent de
fortes émotions.
- Ecoutez, lui dit Rastignac; si vous avez des
chagrins, vous devez me les confier. Je peux vous prouver que je vous aime pour
vous. Ou vous parlerez et me direz vos peines afin que je puisse les dissiper,
fallût-il tuer six hommes, ou je sortirai pour ne plus revenir.
- Eh bien! s'écria-t-elle saisie par une pensée
de désespoir qui la fit se frapper le front, je vais vous mettre à l'instant
même à l'épreuve. Oui, se dit-elle, il n'est plus que ce moyen. Elle sonna.
- La voiture de monsieur est-elle attelée?
dit-elle à son valet de chambre.
- Oui, madame.
- Je la prends. Vous lui donnerez la mienne et
mes chevaux. Vous ne servirez le dîner qu'à sept heures.
- Allons, venez, dit-elle à Eugène, qui crut
rêver en se trouvant dans le coupé de monsieur de Nucingen, à côté de cette
femme.
- Au Palais-Royal, dit-elle au cocher, près du
Théâtre-Français.
En route, elle parut agitée, et refusa de
répondre aux mille interrogations d'Eugène, qui ne savait que penser de cette
résistance muette, compacte, obtuse.
- En un moment elle m'échappe, se disait-il.
Quand la voiture s'arrêta, la baronne regarda
l'étudiant d'un air qui imposa silence à ses folles paroles; car il s'était
emporté.
- Vous m'aimez bien? dit-elle.
- Oui, répondit-il en cachant l'inquiétude qui le
saisissait.
- Vous ne penserez rien de mal sur moi, quoi que
je puisse vous demander?
- Non.
- Etes-vous disposé à m'obéir?
- Aveuglément.
- Etes-vous allé quelquefois au jeu? dit-elle
d'une voix tremblante.
- jamais.
- Ah! je respire. Vous aurez du bonheur. Voici ma
bourse, dit-elle. Prenez donc! il y a cent francs, c'est tout ce que possède
cette femme si heureuse. Montez dans une maison de jeu, je ne sais où elles
sont, mais je sais qu'il y en a au Palais-Royal. Risquez les cent francs à un
jeu qu'on nomme la roulette, et perdez tout, ou rapportez-moi six mille francs.
Je vous dirai mes chagrins à votre retour.
- Je veux bien que le diable m'emporte si je
comprends quelque chose à ce que je vais faire, mais je vais vous obéir, dit-il
avec une joie causée par cette pensée: " Elle se compromet avec moi, elle
n'aura rien à me refuser. "
Eugène prend la jolie bourse, court au numéro
NEUF, après s'être fait indiquer par un marchand d'habits la plus prochaine
maison de jeu. Il y monte, se laisse prendre son chapeau; mais il entre et
demande où est la roulette. A l'étonnement des habitués, le garçon de salle le
mène devant une longue table. Eugène, suivi de tous les spectateurs, demande
sans vergogne où il faut mettre l'enjeu.
- Si vous placez un louis sur un seul de ces
trente-six numéros, et qu'il sorte, vous aurez trente-six louis, lui dit un
vieillard respectable à cheveux blancs.
Eugène jette les cent francs sur le chiffre de
son âge, vingt et un. Un cri d'étonnement part sans qu'il ait eu le temps de se
reconnaître. Il avait gagné sans le savoir.
- Retirez donc votre argent, lui dit le vieux
monsieur, l'on ne gagne pas deux fois dans ce système-là.
Eugène prend un râteau que lui tend le vieux
monsieur, il tire à lui les trois mille six cents francs et, toujours sans rien
savoir du jeu, les place sur la rouge. La galerie le regarde avec envie, en
voyant qu'il continue à jouer. La roue tourne, il gagne encore, et le banquier
lui jette encore trois mille six cents francs.
- Vous avez sept mille deux cents francs à vous,
lui dit à l'oreille le vieux monsieur. Si vous m'en croyez, vous vous en irez,
la rouge a passé huit fois. Si vous êtes charitable, vous reconnaîtrez ce bon
avis en soulageant la misère d'un ancien préfet de Napoléon qui se trouve dans
le dernier besoin.
Rastignac étourdi se laisse prendre dix louis par
l'homme à cheveux blancs, et descend avec les sept mille francs, ne comprenant
encore rien au jeu, mais stupéfié de son bonheur.
- Ah çà! où me mènerez-vous maintenant, dit-il en
montrant les sept mille francs à madame de Nucingen quand la portière fut
refermée.
Delphine le serra par une étreinte folle et
l'embrassa vivement, mais sans passion. " Vous m'avez sauvée! " Des
larmes de joie coulèrent en abondance sur ses joues. je vais tout vous dire,
mon ami. Vous serez mon ami, n'est-ce pas? Vous me voyez riche, opulente, rien
ne me manque ou je parais ne manquer de rien! Eh bien! sachez que monsieur de
Nucingen ne me laisse pas disposer d'un sou: il paye toute la maison, mes
voitures, mes loges; il m'alloue pour ma toilette une somme insuffisante, il me
réduit à une misère secrète par calcul. Je suis trop fière pour l'implorer. Ne
serais-je pas la dernière des créatures si j'achetais son argent au prix où il
veut me le vendre! Comment, moi riche de sept cent mille francs, me suis-je
laissé dépouiller? par fierté, par indignation. Nous sommes si jeunes, si
naïves, quand nous commençons la vie conjugale! La parole par laquelle il
fallait demander de l'argent à mon mari me déchirait la bouche je n'osais
jamais, je mangeais l'argent de mes économies et celui que me donnait mon
pauvre père; puis je me suis endettée. Le mariage est pour moi la plus horrible
des déceptions, je ne puis vous en parler: qu'il vous suffise de savoir que je
me jetterais par la fenêtre s'il fallait vivre avec Nucingen autrement qu'en ayant
chacun notre appartement séparé. Quand il a fallu lui déclarer mes dettes de
jeune femme, des bijoux, des fantaisies (mon pauvre père nous avait accoutumées
à ne nous rien refuser), j'ai souffert le martyre mais enfin j'ai trouvé le
courage de les dire. N'avais-je pas une fortune à moi?
Nucingen s'est emporté, il m'a dit que je le
ruinerais, des horreurs! J'aurais voulu être à cent pieds sous terre. Comme il
avait pris ma dot, il a payé; mais en stipulant désormais pour mes dépenses
personnelles une pension à laquelle je me suis résignée, afin d'avoir la paix.
Depuis, j'ai voulu répondre à l'amour-propre de quelqu'un que vous connaissez,
dit-elle. Si j'ai été trompée par lui, je serais mal venue à ne pas rendre
justice à la noblesse de son caractère. Mais enfin il m'a quittée indignement! On ne devrait jamais abandonner une
femme à laquelle on a jeté, dans un jour de détresse, un tas d'or! On doit l'aimer toujours! Vous, belle
âme de vingt et un ans, vous jeune et pur, vous me demanderez comment une femme
peut accepter de l'or d'un homme? Mon Dieu! n'est-il pas naturel de tout
partager avec l'être auquel nous devons notre bonheur? Quand on s'est tout
donné, qui pourrait s'inquiéter d'une parcelle de ce tout? L'argent ne devient
quelque chose qu'au moment où le sentiment n'est plus. N'est-on pas lié pour la
vie? Qui de nous prévoit une séparation en se croyant bien aimée? Vous nous
jurez un amour éternel, comment avoir alors des intérêts distincts? Vous ne
savez pas ce que j'ai souffert aujourd'hui, lorsque Nucingen m'a positivement
refusé de me donner six mille francs, lui qui les donne tous les mois à sa
maîtresse, une fille de l'Opéra! je voulais me tuer. Les idées les plus folles
me passaient par la tête. Il y a eu des moments où j'enviais le sort d'une
servante, de ma femme de chambre. Aller trouver mon père, folie! Anastasie et
moi nous l'avons égorgé: mon pauvre père se serait vendu s'il pouvait valoir
six mille francs. J'aurais été le désespérer en vain. Vous m'avez sauvée de la
honte et de la mort, j'étais ivre de douleur. Ah! monsieur, je vous devais
cette explication: j'ai été bien déraisonnablement folle avec vous. Quand vous
m'avez quittée, et que je vous ai eu perdu de vue, je voulais m'enfuir à
pied... où? je ne sais. Voilà la vie de la moitié des femmes de Paris: un luxe
extérieur, des soucis cruels dans l'âme. Je connais de pauvres créatures encore
plus malheureuses que je ne le suis. Il y a pourtant des femmes obligées de
faire faire de faux mémoires par leurs fournisseurs. D'autres sont forcées de
voler leurs maris: les uns croient que des cachemires de cent louis se donnent
pour cinq cents francs, les autres qu'un cachemire de cinq cents francs vaut
cent louis. Il se rencontre de pauvres femmes qui font jeûner leurs enfants et
grappillent pour avoir une robe. Moi, je suis pure de ces odieuses tromperies.
Voici ma dernière angoisse. Si quelques femmes se vendent à leurs maris pour
les gouverner, moi au moins je suis libre! je pourrais me faire couvrir d'or
par Nucingen, et je préfère pleurer la tête appuyée sur le coeur d'un homme que
je puisse estimer. Ah! ce soir monsieur de Marsay n'aura pas le droit de me
regarder comme une femme qu'il a payée. Elle se mit le visage dans ses mains,
pour ne pas montrer ses pleurs à Eugène, qui lui dégagea la figure pour la
contempler, elle était sublime ainsi.- Mêler l'argent aux sentiments, n'est-ce
pas horrible? Vous ne pourrez pas m'aimer, dit-elle.
Ce mélange de bons sentiments, qui rendent les
femmes si grandes, et des fautes que la constitution actuelle de la société les
force à commettre, bouleversait Eugène, qui disait des paroles douces et
consolantes en admirant cette belle femme, si naïvement imprudente dans son cri
de douleur.
- Vous ne vous armerez pas de ceci contre moi,
dit-elle, promettez-le-moi.
- Ah! madame! j'en suis incapable, dit-il.
Elle lui prit la main et la mit sur son coeur par
un mouvement plein de reconnaissance et de gentillesse.
Grâce à vous me voilà redevenue libre et joyeuse.
Je vivais pressée par une main de fer. Je veux maintenant vivre simplement, ne
rien dépenser. Vous me trouverez bien comme je serai, mon ami, n'est-ce pas?
Gardez ceci, dit-elle en ne prenant que six billets de banque. En conscience je
vous dois mille écus, car je me suis considérée comme étant de moitié avec
vous. Eugène se défendit comme une vierge. Mais la baronne lui ayant dit:- Je
vous regarde comme mon ennemi si vous n'êtes pas mon complice, il prit
l'argent.- Ce sera une mise de fonds en cas de malheur, dit-il.
- Voilà le mot que je redoutais, s'écria-t-elle
en pâlissant. Si vous voulez que je sois quelque chose pour vous, jurez-moi,
dit-elle, de ne jamais retourner au jeu. Mon Dieu! moi, vous corrompre! j'en
mourrais de douleur.
Ils étaient arrivés. Le contraste de cette misère
et de cette opulence étourdissait l'étudiant, dans les oreilles duquel les
sinistres paroles de Vautrin vinrent retentir.
- Mettez-vous là, dit la baronne en entrant dans
sa chambre et montrant une causeuse auprès du feu, je vais écrire une lettre
bien difficile! Conseillez-moi.
- N'écrivez pas, lui dit Eugène, enveloppez les
billets, mettez l'adresse, et envoyez-les par votre femme de chambre.
- Mais vous êtes un amour d'homme, dit-elle. Ah!
voilà, monsieur, ce que c'est que d'avoir été bien élevé! Ceci est du Beauséant
tout pur, dit-elle en souriant.
- Elle est charmante, se dit Eugène qui
s'éprenait de plus en plus. Il regarda cette chambre où respirait la
voluptueuse élégance d'une riche courtisane.
- Cela vous plaît-il? dit-elle en sonnant sa
femme de chambre.
- Thérèse, portez cela vous-même à monsieur de
Marsay, et remettez-le à lui-même. Si vous ne le trouvez pas, vous me
rapporterez la lettre.
Thérèse ne partit pas sans avoir jeté un
malicieux coup d'oeil sur Eugène. Le dîner était servi. Rastignac donna le bras
à madame de Nucingen, qui le mena dans une salle à manger délicieuse, où il
retrouva le luxe de table qu'il avait admiré chez sa cousine.
- Les jours d'italiens, dit-elle, vous viendrez
dîner avec moi, et vous m'accompagnerez.
- Je m'accoutumerais à cette douce vie si elle
devait durer; mais je suis un pauvre étudiant qui a sa fortune à faire.
- Elle se fera, dit-elle en riant. Vous voyez,
tout s'arrange: je ne m'attendais pas à être si heureuse.
Il est dans la nature des femmes de prouver
l'impossible par le possible et de détruire les faits par des pressentiments.
Quand madame de Nucingen et Rastignac entrèrent dans leur loge aux Bouffons,
elle eut un air de contentement qui la rendait si belle, que chacun se permit
de ces petites calomnies contre lesquelles les femmes sont sans défense, et qui
font souvent croire à des désordres inventés à plaisir. Quand on connaît Paris,
on ne croit à rien de ce qui s'y dit, et l'on ne dit rien de ce qui s'y fait.
Eugène prit la main de la baronne, et tous deux se parlèrent par des pressions
plus ou moins vives, en se communiquant les sensations que leur donnait la
musique. Pour eux, cette soirée fut enivrante. Ils sortirent ensemble, et
madame de Nucingen voulut reconduire Eugène jusqu'au Pont-Neuf, en lui disputant,
pendant toute la route, un des baisers qu'elle lui avait si chaleureusement
prodigués au Palais-Royal. Eugène lui reprocha cette inconséquence.
- Tantôt, répondit-elle, c'était de la
reconnaissance pour un dévouement inespéré; maintenant ce serait une promesse.
- Et vous ne voulez m'en faire aucune, ingrate.
Il se fâcha. En faisant un de ces gestes d'impatience qui ravissent un amant,
elle lui donna sa main à baiser, qu'il prit avec une mauvaise grâce dont elle
fut enchantée.
- A lundi, au bal, dit-elle.
En s'en allant à pied, par un beau clair de lune,
Eugène tomba dans de sérieuses réflexions. Il était à la fois heureux et
mécontent: heureux d'une aventure dont le dénouement probable lui donnait une
des plus jolies et des plus élégantes femmes de Paris objet de ses désirs;
mécontent de voir ses projets de fortune renversés, et ce fut alors qu'il
éprouva la réalité des pensées indécises auxquelles il s'était livré
l'avant-veille. L'insuccès nous accuse toujours la puissance de nos
prétentions. Plus Eugène jouissait de la vie parisienne, moins il voulait
demeurer obscur et pauvre. Il chiffonnait son billet de mille francs dans sa
poche, en se faisant mille raisonnements captieux pour se l'approprier. Enfin
il arriva rue Neuve-Sainte-Geneviève, et quand il fut en haut de l'escalier, il
y vit de la lumière. Le père Goriot avait laissé sa porte ouverte et sa
chandelle allumée, afin que l'étudiant n'oubliât pas de lui raconter sa fille, suivant son expression. Eugène ne lui
cacha rien.
- Mais, s'écria le père Goriot dans un violent
désespoir de jalousie, elles me croient ruiné: j'ai encore treize cents livres
de rente! Mon Dieu! la pauvre petite, que ne venait-elle ici! j'aurais vendu
mes rentes, nous aurions pris sur le capital, et avec le reste je me serais
fait du viager. Pourquoi n'êtes-vous pas venu me confier son embarras, mon
brave voisin? Comment avez-vous eu le coeur d'aller risquer au jeu ses pauvres
petits cent francs? c'est à fendre l'âme. Voilà ce que c'est que des gendres!
Oh! si je les tenais, je leur serrerais le cou. Mon Dieu! pleurer, elle a
pleuré?
- La tête sur mon gilet, dit Eugène.
- Oh! donnez-le-moi, dit le père Goriot. Comment!
il y a eu là des larmes de ma fille, de ma chère Delphine, qui ne pleurait
jamais étant petite! Oh! je vous en achèterai un autre, ne le portez plus,
laissez-le-moi. Elle doit, d'après son contrat, jouir de ses biens. Ah! je vais
aller trouver Derville, un avoué, dès demain. Je vais faire exiger le placement
de sa fortune. Je connais les lois, je suis un vieux loup, je vais retrouver
mes dents.
- Tenez, père, voici mille francs qu'elle a voulu
me donner sur notre gain. Gardez-les-lui, dans le gilet.
Goriot regarda Eugène, lui tendit la main pour
prendre la sienne, sur laquelle il laissa tomber une larme.
- Vous réussirez dans la vie, lui dit le
vieillard. Dieu est juste, voyez-vous? je me connais en probité, moi, et puis
vous assurer qu'il y a bien peu d'hommes qui vous ressemblent. Vous voulez donc
être aussi mon cher enfant? Allez, dormez. Vous pouvez dormir, vous n'êtes pas
encore père. Elle a pleuré, j'apprends ça, moi, qui étais là tranquillement à
manger comme un imbécile pendant qu'elle souffrait; moi, moi qui vendrais le
Père, le Fils et le Saint-Esprit pour leur éviter une larme à toutes deux!
- Par ma foi, se dit Eugène en se couchant, je
crois que je serai honnête homme toute ma vie. Il y à du plaisir a suivre les
inspirations de sa conscience.
Il n'y a peut-être que ceux qui croient en Dieu
qui font le bien en secret, et Eugène croyait en Dieu. Le lendemain, à l'heure
du bal, Rastignac alla chez madame de Beauséant, qui l'emmena pour le présenter
à la duchesse de Carigliano. Il reçut le plus gracieux accueil de la maréchale,
chez laquelle il retrouva madame de Nucingen. Delphine s'était parée avec
l'intention de plaire à tous pour mieux plaire à Eugène, de qui elle attendait
impatiemment un coup d'oeil, en croyant cacher son impatience. Pour qui sait
deviner les émotions d'une femme, ce moment est plein de délices. Qui ne s'est
souvent plu à faire attendre son opinion, à déguiser coquettement son plaisir,
à chercher des aveux dans l'inquiétude que l'on cause, à jouir des craintes
qu'on dissipera par un sourire? Pendant cette fête, l'étudiant mesure tout à
coup la portée de sa position, et comprit qu'il avait un état dans le monde en
étant cousin avoué de madame de Beauséant. La conquête de madame la baronne de
Nucingen, qu'on lui donnait déjà, le mettait si bien en relief, que tous les
jeunes gens lui jetaient des regards d'envie; en en surprenant quelques-uns, il
goûta les premiers plaisirs de la fatuité. En passant d'un salon dans un autre,
en traversant les groupes, il entendit vanter son bonheur. Les femmes lui
prédisaient toutes des succès. Delphine, craignant de le perdre, lui promit de
ne pas lui refuser le soir le baiser qu'elle s'était tant défendu d'accorder
l'avant-veille. A ce bal, Rastignac reçut plusieurs engagements. Il fut
présenté par sa cousine à quelques femmes qui toutes avaient des prétentions à
l'élégance, et dont les maisons passaient pour être agréables, il se vit lancé
dans le plus grand et le plus beau monde de Paris. Cette soirée eut donc pour
lui les charmes d'un brillant début, et il devait s'en souvenir jusque dans ses
vieux jours, comme une jeune fille se souvient du bal où elle a eu des
triomphes. Le lendemain, quand, en déjeunant, il raconta ses succès au père
Goriot devant les pensionnaires, Vautrin se prit à sourire d'une façon
diabolique.
- Et vous croyez, s'écria ce féroce logicien,
qu'un jeune homme à la mode peut demeurer rue Neuve-Sainte-Geneviève, dans la
Maison-Vauquer? pension infiniment respectable sous tous les rapports,
certainement, mais qui n'est rien moins que fashionable. Elle est cossue, elle
est belle de son abondance, elle est fière d'être le manoir momentané d'un
Rastignac; mais, enfin, elle est rue Neuve-Sainte-Geneviève, et ignore le luxe,
parce qu'elle est purement patriarchalorama.
Mon jeune ami, reprit Vautrin, d'un air paternellement railleur, si vous voulez
faire figure à Paris, il vous faut trois chevaux et un tilbury pour le matin,
un coupé pour le soir, en tout neuf mille francs pour le véhicule. Vous seriez
indigne de votre destinée si vous ne dépensiez trois mille francs chez votre
tailleur, six cents francs chez le parfumeur, cent écus chez le bottier, cent
écus chez le chapelier. Quant à votre blanchisseuse, elle vous coûtera mille
francs. Les jeunes gens à la mode ne peuvent se dispenser d'être très forts sur
l'article du linge: n'est-ce pas ce qu'on examine le plus souvent en eux?
L'amour et l'église veulent de belles nappes sur leurs autels. Nous sommes à
quatorze mille. Je ne vous parle pas de ce que vous perdrez au jeu, en paris,
en présents; il est impossible de ne pas compter pour deux mille francs
l'argent de poche. J'ai mené cette vie-là, j'en connais les débours. Ajoutez à
ces nécessités premières trois cents louis pour la pâtée, mille francs pour la
niche. Allez, mon enfant, nous en avons pour nos petits vingt-cinq mille par an
dans les flancs, ou nous tombons dans la crotte, nous nous faisons moquer de
nous, et nous sommes destitué de notre avenir, de nos succès, de nos
maîtresses! J'oublie le valet de chambre et le groom! Est-ce Christophe qui
portera vos billets doux? Les écrirez-vous sur le papier dont vous vous servez?
Ce serait vous suicider. Croyez-en un vieillard plein d'expérience! reprit-il
en faisant un rinforzando dans sa
voix de basse. Ou déportez-vous dans une vertueuse mansarde, et mariez-vous-y avec
le travail, ou prenez une autre voie.
Et Vautrin cligna de l'oeil en guignant
mademoiselle Taillefer de manière à rappeler et résumer dans ce regard les
raisonnements séducteurs qu'il avait semés au coeur de l'étudiant pour le
corrompre. Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels Rastignac mena la vie
la plus dissipée. Il dînait presque tous les jours avec madame de Nucingen,
qu'il accompagnait dans le monde. Il rentrait à trois ou quatre heures du
matin, se levait à midi pour faire sa toilette, allait se promener au Bois avec
Delphine, quand il faisait beau, prodiguant ainsi son temps sans en savoir le
prix, et aspirant tous les enseignements, toutes les séductions du luxe avec
l'ardeur dont est saisi l'impatient calice d'un dattier femelle pour les
fécondantes poussières de son hyménée. Il jouait gros jeu, perdait ou gagnait
beaucoup, et finit par s'habituer à la vie exorbitante des jeunes gens de
Paris. Sur ses premiers gains, il avait renvoyé quinze cents francs à sa mère
et à ses soeurs, en accompagnant sa restitution de jolis présents. Quoiqu'il
eût annoncé vouloir quitter la Maison-Vauquer, il y était encore dans les
derniers jours du mois de janvier, et ne savait comment en sortir. Les jeunes
gens sont soumis presque tous à une loi en apparence inexplicable, mais dont la
raison vient de leur jeunesse même, et de l'espèce de furie avec laquelle ils
se ruent au plaisir. Riches ou pauvres, ils n'ont jamais d'argent pour les
nécessités de la vie, tandis qu'ils en trouvent toujours pour leurs caprices.
Prodigues de tout ce qui s'obtient à crédit, ils sont avares de tout ce qui se
paye à l'instant même, et semblent se venger de ce qu'ils n'ont pas, en
dissipant tout ce qu'ils peuvent avoir. Ainsi, pour nettement poser la
question, un étudiant prend bien plus de soin de son chapeau que de son habit.
L'énormité du gain rend le tailleur essentiellement créditeur, tandis que la
modicité de la somme fait du chapelier un des êtres les plus intraitables parmi
ceux avec lesquels il est forcé de parlementer. Si le jeune homme assis au
balcon d'un théâtre offre à la lorgnette des jolies femmes d'étourdissants
gilets, il est douteux qu'il ait des chaussettes; le bonnetier est encore un
des charançons de sa bourse. Rastignac en était là. Toujours vide pour madame Vauquer,
toujours pleine pour les exigences de la vanité, sa bourse avait des revers et
des succès lunatiques en désaccord avec les paiements les plus naturels. Afin
de quitter la pension puante, ignoble où s'humiliaient périodiquement ses
prétentions, ne fallait-il pas payer un mois à son hôtesse, et acheter des
meubles pour son appartement de dandy? c'était toujours la chose impossible.
Si, pour se procurer l'argent nécessaire à son jeu, Rastignac savait acheter
chez son bijoutier des montres et des chaînes d'or chèrement payées sur ses
gains, et qu'il portait au Mont-de-Piété, ce sombre et discret ami de la
jeunesse, il se trouvait sans invention comme sans audace quand il s'agissait
de payer sa nourriture, son logement, ou d'acheter les outils indispensables à
l'exploitation de la vie élégante. Une nécessité vulgaire, des dettes
contractées pour des besoins satisfaits, ne l'inspiraient plus. Comme la
plupart de ceux qui ont connu cette vie de hasard, il attendait au dernier
moment pour solder des créances sacrées aux yeux des bourgeois, comme faisait
Mirabeau, qui ne payait son pain que quand il se présentait sous la forme
dragonnante d'une lettre de change. Vers cette époque, Rastignac avait perdu
son argent, et s'était endetté. L'étudiant commençait à comprendre qu'il lui
serait impossible de continuer cette existence sans avoir des ressources fixes.
Mais, tout en gémissant sous les piquantes atteintes de sa situation précaire,
il se sentait incapable de renoncer aux jouissances excessives de cette vie, et
voulait la continuer à tout prix. Les hasards sur lesquels il avait compté pour
sa fortune devenaient chimériques, et les obstacles réels grandissaient. En
s'initiant aux secrets domestiques de monsieur et madame de Nucingen, il
s'était aperçu que, pour convertir l'amour en instrument de fortune, il fallait
avoir bu toute honte, et renoncer aux nobles idées qui sont l'absolution des
fautes de la jeunesse. Cette vie extérieurement splendide, mais rongée par tous
les toenias du remords, et dont les fugitifs plaisirs étaient chèrement expiés
par de persistantes angoisses, il l'avait épousée, il s'y roulait en se
faisant, comme le Distrait de La Bruyère, un lit dans la fange du fossé; mais,
comme le Distrait, il ne souillait encore que son vêtement.
- Nous avons donc tué le mandarin? lui dit un
jour Bianchon en sortant de table.
- Pas encore, répondit-il, mais il râle.
L'étudiant en médecine prit ce mot pour une
plaisanterie, et ce n'en était pas une. Eugène, qui, pour la première fois
depuis longtemps, avait dîné à la pension, s'était montré pensif pendant le
repas. Au lieu de sortir au dessert, il resta dans la salle à manger assis
auprès de mademoiselle Taillefer, à laquelle il jeta de temps en temps des
regards expressifs. Quelques pensionnaires étaient encore attablés et
mangeaient des noix, d'autres se promenaient en continuant des discussions
commencées. Comme presque tous les soirs, chacun s'en allait à sa fantaisie,
suivant le degré d'intérêt qu'il prenait à la conversation, ou selon le plus ou
le moins de pesanteur que lui causait sa digestion. En hiver, il était rare que
la salle à manger fût entièrement évacuée avant huit heures, moment où les
quatre femmes demeuraient seules et se vengeaient du silence que leur sexe leur
imposait au milieu de cette réunion masculine. Frappé de la préoccupation à
laquelle Eugène était en proie, Vautrin resta dans la salle à manger, quoiqu'il
eût paru d'abord empressé de sortir, et se tint constamment de manière à n'être
pas vu d'Eugène, qui put le croire parti. Puis, au lieu d'accompagner ceux des
pensionnaires qui s'en allèrent les derniers, il stationna sournoisement dans
le salon. Il avait lu dans l'âme de l'étudiant et pressentait un symptôme
décisif. Rastignac se trouvait en effet dans une situation perplexe que beaucoup
de jeunes gens ont dû connaître. Aimante ou coquette, madame de Nucingen avait
fait passer Rastignac par toutes les angoisses d'une passion véritable, en
déployant pour lui les ressources de la diplomatie féminine en usage à Paris.
Après s'être compromise aux yeux du public pour fixer près d'elle le cousin de
madame de Beauséant, elle hésitait à lui donner réellement les droits dont il
paraissait jouir. Depuis un mois elle irritait si bien les sens d'Eugène,
qu'elle avait fini par attaquer le coeur. Si, dans les premiers moments de sa
liaison, l'étudiant s'était cru le maître, madame de Nucingen était devenue la
plus forte, à l'aide de ce manège qui mettait en mouvement chez Eugène tous les
sentiments, bons ou mauvais, des deux ou trois hommes qui sont dans un jeune
homme de Paris. Etait-ce en elle un calcul? Non; les femmes sont toujours
vraies, même au milieu de leurs plus grandes faussetés, parce qu'elles cèdent à
quelque sentiment naturel. Peut-être Delphine, après avoir laissé prendre tout
à coup tant d'empire sur elle par ce jeune homme et lui avoir montré trop
d'affection, obéissait-elle à un sentiment de dignité, qui la faisait ou
revenir sur ses concessions, ou se plaire à les suspendre. Il est si naturel à
une Parisienne, au moment même où la passion l'entraîne, d'hésiter dans sa
chute, d'éprouver le coeur de celui auquel elle va livrer son avenir! Toutes
les espérances de madame de Nucingen avaient été trahies une première fois, et
sa fidélité pour un jeune égoïste venait d'être méconnue. Elle pouvait être
défiante à bon droit. Peut-être avait-elle aperçu dans les manières d'Eugène,
que son rapide succès avait rendu fat, une sorte de mésestime causée par les
bizarreries de leur situation. Elle désirait sans doute paraître imposante à un
homme de cet âge, et se trouver grande devant lui après avoir été si longtemps
petite devant celui par qui elle était abandonnée. Elle ne voulait pas
qu'Eugène la crût une facile conquête, précisément parce qu'il savait qu'elle
avait appartenu à de Marsay. Enfin, après avoir subi le dégradant plaisir d'un
véritable monstre, un libertin jeune, elle éprouvait tant de douceur à se
promener dans les régions fleuries de l'amour, que c'était sans doute un charme
pour elle d'en admirer tous les aspects, d'en écouter longtemps les
frémissements, et de se laisser longtemps caresser par de chastes brises. Le
véritable amour payait pour le mauvais. Ce contresens sera malheureusement
fréquent tant que les hommes ne sauront pas combien de fleurs fauchent dans
l'âme d'une jeune femme les premiers coups de la tromperie. Quelles que fussent
ses raisons, Delphine se jouait de Rastignac, et se plaisait à se jouer de lui,
sans doute parce qu'elle se savait aimée et sûre de faire cesser les chagrins
de son amant, suivant son royal bon plaisir de femme. Par respect de lui-même,
Eugène ne voulait pas que son premier combat se terminât par une défaite, et
persistait dans sa poursuite, comme un chasseur qui veut absolument tuer une
perdrix à sa première fête de Saint-Hubert. Ses anxiétés, son amour-propre
offensé, ses désespoirs, faux ou véritables, l'attachaient de plus en plus à
cette femme. Tout Paris lui donnait madame de Nucingen, auprès de laquelle il
n'était pas plus avancé que le premier jour où il l'avait vue. Ignorant encore
que la coquetterie d'une femme offre quelquefois plus de bénéfices que son
amour ne donne de plaisir, il tombait dans de sottes rages. Si la saison
pendant laquelle une femme se dispute à l'amour offrait à Rastignac le butin de
ses primeurs, elles lui devenaient aussi coûteuses qu'elles étaient vertes,
aigrelettes et délicieuses à savourer. Parfois, en se voyant sans un sou, sans
avenir, il pensait, malgré la voix de sa conscience, aux chances de fortune
dont Vautrin lui avait démontré la possibilité dans un mariage avec
mademoiselle Taillefer. Or il se trouvait alors dans un moment où sa misère
parlait si haut, qu'il céda presque involontairement aux artifices du terrible
sphinx par les regards duquel il était souvent fasciné. Au moment où Poiret et
mademoiselle Michonneau remontèrent chez eux, Rastignac, se croyant seul entre
madame Vauquer et madame Couture, qui se tricotait des manches de laine en
sommeillant auprès du poêle, regarda mademoiselle Taillefer d'une manière assez
tendre pour lui faire baisser les yeux.
- Auriez-vous des chagrins, monsieur Eugène? lui
dit Victorine après un moment de silence.
- Quel homme n'a pas ses chagrins! répondit
Rastignac. Si nous étions sûrs, nous autres jeunes gens, d'être bien aimés,
avec un dévouement qui nous récompensât des sacrifices que nous sommes toujours
disposés à faire, nous n'aurions peut-être jamais de chagrins.
Mademoiselle Taillefer lui jeta, pour toute
réponse, un regard qui n'était pas équivoque.
- Vous, mademoiselle, vous vous croyez sûre de
votre coeur aujourd'hui; mais répondriez-vous de ne jamais changer?
Un sourire vint errer sur les lèvres de la pauvre
fille comme un rayon jailli de son âme, et fit si bien reluire sa figure
qu'Eugène fut effrayé d'avoir provoqué une aussi vive explosion de sentiment.
- Quoi! si demain vous étiez riche et heureuse,
si une immense fortune vous tombait des nues, vous aimeriez encore le jeune
homme pauvre qui vous aurait plu durant vos jours de détresse?
Elle fit un joli signe de tête.
- Un jeune homme bien malheureux?
Nouveau signe.
- Quelles bêtises dites-vous donc là? s'écria
madame Vauquer.
- Laissez-nous, répondit Eugène, nous nous
entendons.
- Il y aurait donc alors promesse de mariage
entre monsieur le chevalier Eugène de Rastignac et mademoiselle Victorine Taillefer?
dit Vautrin de sa grosse voix en se montrant tout à coup à la porte de la salle
à manger.
- Ah! vous m'avez fait peur, dirent à la fois
madame Couture et madame Vauquer.
- Je pourrais plus mal choisir, répondit en riant
Eugène à qui la voix de Vautrin causa la plus cruelle émotion qu'il eût jamais
ressentie.
- Pas de mauvaises plaisanteries, messieurs, dit
madame Couture. Ma fille, remontons chez nous.
Madame Vauquer suivit ses deux pensionnaires,
afin d'économiser sa chandelle et son feu en passant la soirée chez elles.
Eugène se trouva seul et face à face avec Vautrin.
- Je savais bien que vous y arriveriez, lui dit
cet homme en gardant un imperturbable sang-froid. Mais, écoutez! j'ai de la
délicatesse tout comme un autre, moi. Ne vous décidez pas dans ce moment, vous
n'êtes pas dans votre assiette ordinaire. Vous avez des dettes. Je ne veux pas
que ce soit la passion, le désespoir, mais la raison qui vous détermine à venir
à moi. Peut-être vous faut-il quelque millier d'écus. Tenez, le voulez-vous?
Ce démon prit dans sa poche un portefeuille, et
en tira trois billets de banque qu'il fit papilloter aux yeux de l'étudiant.
Eugène était dans la plus cruelle des situations. Il devait au marquis d'Ajuda
et au comte de Trailles cent louis perdus sur parole. Il ne les avait pas, et
n'osait aller passer la soirée chez madame de Restaud, où il était attendu.
C'était une de ces soirées sans cérémonies où l'on mange des petits gâteaux, où
l'on boit du thé, mais où l'on peut perdre six mille francs au whist.
- Monsieur, lui dit Eugène en cachant avec peine
un tremblement convulsif, après ce que vous m'avez confié, vous devez
comprendre qu'il m'est impossible de vous avoir des obligations.
- Eh bien! vous m'auriez fait de la peine de
parler autrement, reprit le tentateur. Vous êtes un beau jeune homme, délicat,
fier comme un lion et doux comme une jeune fille. Vous seriez une belle proie
pour le diable. J'aime cette qualité des jeunes gens. Encore deux ou trois
réflexions de haute politique, et vous verrez le monde comme il est. En y
jouant quelques petites scènes de vertu, l'homme supérieur y satisfait toutes
ses fantaisies aux grands applaudissements des niais du parterre. Avant peu de
jours vous serez à nous. Ah! si vous vouliez devenir mon élève, je vous ferais
arriver à tout. Vous ne formeriez pas un désir qu'il ne fût à l'instant comblé,
quoi que vous puissiez souhaiter: honneur, fortune, femmes. On vous réduirait
toute la civilisation en ambroisie. Vous seriez notre enfant gâté, notre
Benjamin, nous nous exterminerions tous pour vous avec plaisir. Tout ce qui
vous ferait obstacle serait aplati. Si vous conservez des scrupules, vous me
prenez donc pour un scélérat? Eh bien, un homme qui avait autant de probité que
vous croyez en avoir encore, Monsieur de Turenne, faisait, sans se croire
compromis, de petites affaires avec des brigands. Vous ne voulez pas être mon
obligé, hein? Qu'à cela ne tienne, reprit Vautrin en laissant échapper un
sourire. Prenez ces chiffons, et mettez-moi là-dessus, dit-il en tirant un
timbre, là, en travers: Accepté pour la
somme de trois mille cinq cents francs payable en un an. Et datez!
L'intérêt est assez fort pour vous ôter tout scrupule; vous pouvez m'appeler
juif, et vous regarder comme quitte de toute reconnaissance. Je vous permets de
me mépriser encore aujourd'hui, sûr que plus tard vous m'aimerez. Vous
trouverez en moi de ces immenses abîmes, de ces vastes sentiments concentrés
que les niais appellent des vices; mais vous ne me trouverez jamais ni lâche ni
ingrat. Enfin, je ne suis ni un pion ni un fou, mais une tour, mon petit.
- Quel homme êtes-vous donc? s'écria Eugène, vous
avez été créé pour me tourmenter.
- Mais non, je suis un bon homme qui veut se
crotter pour que vous soyez à l'abri de la boue pour le reste de vos jours.
Vous vous demandez pourquoi ce dévouement?
Eh bien! je vous le dirai tout doucement quelque
jour, dans le tuyau de l'oreille. Je vous ai d'abord surpris en vous montrant
le carillon de l'ordre social et le jeu de la machine; mais votre premier
effroi se passera comme celui du conscrit sur le champ de bataille, et vous
vous accoutumerez à l'idée de considérer les hommes comme des soldats décidés à
périr pour le service de ceux qui se sacrent rois eux-mêmes. Les temps sont
bien changés. Autrefois on disait à un brave: " Voilà cent écus, tue-moi
monsieur un tel ", et l'on soupait tranquillement après avoir mis un homme
à l'ombre pour un oui, pour un non. Aujourd'hui je vous propose de vous donner
une belle fortune contre un signe de tête qui ne nous compromet en rien, et
vous hésitez. Le siècle est mou.
Eugène signa la traite, et l'échangea contre les
billets de banque.
- Eh bien! voyons, parlons raison, reprit
Vautrin. Je veux partir d'ici à quelques mois pour l'Amérique, aller planter
mon tabac. Je vous enverrai les cigares de l'amitié. Si je deviens riche, je
vous aiderai. Si je n'ai pas d'enfants (cas probable, je ne suis pas curieux de
me replanter ici par bouture), eh bien! je vous léguerai ma fortune. Est-ce
être l'ami d'un homme? Mais je vous aime, moi. J'ai la passion de me dévouer
pour un autre. je l'ai déjà fait. Voyez-vous, mon petit, je vis dans une sphère
plus élevée que celles des autres hommes. Je considère les actions comme des
moyens, et ne vois que le but. Qu'est-ce qu'un homme pour moi? اa! fit-il en faisant claquer l'ongle de son
pouce sous une de ses dents. Un homme est tout ou rien. Il est moins que rien
quand il se nomme Poiret: on peut l'écraser comme une punaise, il est plat et
il pue. Mais un homme est un dieu quand il vous ressemble: ce n'est plus une
machine couverte en peau, mais un théâtre où s'émeuvent les plus beaux
sentiments, et je ne vis que par les sentiments. Un sentiment, n'est-ce pas le
monde dans une pensée? Voyez le père Goriot: ses deux filles sont pour lui tout
l'univers, elles sont le fil avec lequel il se dirige dans la création. Eh
bien! pour moi qui ai bien creusé la vie, il n'existe qu'un seul sentiment
réel, une amitié d'homme à homme. Pierre et Jaffier, voilà ma passion. Je sais Venise sauvée par coeur. Avez-vous vu
beaucoup de gens assez poilus pour, quand un camarade dit: " Allons
enterrer un corps! ", y aller sans souffler mot ni l'embêter de morale?
J'ai fait ça, moi. Je ne parlerais pas ainsi à tout le monde. Mais vous, vous
êtes un homme supérieur, on peut tout vous dire, vous savez tout comprendre.
Vous ne patouillerez pas longtemps dans les marécages où vivent les crapoussins
qui nous entourent ici. Eh bien! voilà qui est dit. Vous épouserez. Poussons
chacun nos pointes! La mienne est en fer et ne mollit jamais, hé, hé!
Vautrin sortit sans vouloir entendre la réponse
négative de l'étudiant, afin de le mettre à son aise. Il semblait connaître le
secret de ces petites résistances, de ces combats dont les hommes se parent
devant eux-mêmes, et qui leur servent à se justifier leurs actions blâmables.
" Qu'il fasse comme il voudra, je
n'épouserai certes pas mademoiselle Taillefer! " se dit Eugène.
Après avoir subi le malaise d'une fièvre
intérieure que lui causa l'idée d'un pacte fait avec cet homme dont il avait
horreur, mais qui grandissait à ses yeux par le cynisme même de ses idées et
par l'audace avec laquelle il étreignait la société, Rastignac s'habilla,
demanda une voiture, et vint chez madame de Restaud. Depuis quelques jours,
cette femme avait redoublé de soins pour un jeune homme dont chaque pas était
un progrès au coeur du grand monde, et dont l'influence paraissait devoir être
un jour redoutable. Il paya messieurs de Trailles et d'Ajuda, joua au whist une
partie de la nuit, et regagna ce qu'il avait perdu. Superstitieux comme la
plupart des hommes dont le chemin est à faire et qui sont plus ou moins
fatalistes, il voulut voir dans son bonheur une récompense du ciel pour sa
persévérance à rester dans le bon chemin. Le lendemain matin, il s'empressa de
demander à Vautrin s'il avait encore sa lettre de change. Sur une réponse
affirmative, il lui rendit les trois mille francs en manifestant un plaisir
assez naturel.
- Tout va bien, lui dit Vautrin.
- Mais je ne suis pas votre complice, dit Eugène.
- Je sais, je sais, répondit Vautrin en
l'interrompant.
Vous faites encore des enfantillages. Vous vous
arrêtez aux bagatelles de la porte.
Deux jours après, Poiret et mademoiselle
Michonneau se trouvaient assis sur un banc, au soleil, dans une allée solitaire
du Jardin des Plantes, et causaient avec le monsieur qui paraissait à bon droit
suspect à l'étudiant en médecine.
- Mademoiselle, disait monsieur Gondureau, je ne
vois pas d'où naissent vos scrupules. Son Excellence Monseigneur le Ministre de
la Police Générale du Royaume...
- Ah! Son Excellence Monseigneur le Ministre de
la Police Générale du Royaume... répéta Poiret.
- Oui, Son Excellence s'occupe de cette affaire,
dit Gondureau.
A qui ne paraîtra-t-il pas invraisemblable que
Poiret, ancien employé, sans doute homme de vertus bourgeoises, quoique dénué
d'idées, continuât d'écouter le prétendu rentier de la rue de Buffon, au moment
où il prononçait le mot de police en laissant ainsi voir la physionomie d'un
agent de la rue de Jérusalem à travers son masque d'honnête homme? Cependant
rien n'était plus naturel. Chacun comprendra mieux l'espèce particulière à
laquelle appartenait Poiret, dans la grande famille des niais, après une
remarque déjà faite par certains observateurs, mais qui jusqu'à présent n'a pas
été publiée. Il est une nation plumigère, serrée au budget entre le premier
degré de latitude qui comporte les traitements de douze cents francs, espèce de
Groenland administratif, et le troisième degré, où commencent les traitements
un peu plus chauds de trois à six mille, région tempérée, où s'acclimate la
gratification, où elle fleurit malgré les difficultés de la culture. Un des
traits caractéristiques qui trahit le mieux l'infirme étroitesse de cette gent
subalterne, est une sorte de respect involontaire, machinal, instinctif, pour
ce grand lama de tout ministère, connu de l'employé par une signature illisible
et sous le nom de SON EXCELLENCE MONSEIGNEUR LE MINISTRE, cinq mots qui
équivalent à l' Il Bondo Cani du Calife
de Bagdad, et qui, aux yeux de ce peuple aplati, représente un pouvoir
sacré, sans appel. Comme le pape pour les chrétiens, Monseigneur est
administrativement infaillible aux yeux de l'employé; l'éclat qu'il jette se
communique à ses actes, à ses paroles, à celles dites en son nom; il couvre
tout de sa broderie, et légalise les actions qu'il ordonne; son nom
d'Excellence, qui atteste la pureté de ses intentions et la sainteté de ses
vouloirs, sert de passeport aux idées les moins admissibles. Ce que ces pauvres
gens ne feraient pas dans leur intérêt, ils s'empressent de l'accomplir dès que
le mot Son Excellence est prononcé. Les bureaux ont leur obéissance passive,
comme l'armée a la sienne: système qui étouffe la conscience, annihile un homme
et finit, avec le temps, par l'adapter comme une vis ou un écrou à la machine
gouvernementale. Aussi monsieur Gondureau, qui paraissait se connaître en
hommes, distingua-t-il promptement en Poiret un de ces niais bureaucratiques,
et fit-il sortir le Deus ex machina,
le mot talismanique de Son Excellence, au moment où il fallait, en démasquant
ses batteries, éblouir le Poiret, qui lui semblait le mâle de la Michonneau,
comme la Michonneau lui semblait la femelle du Poiret.
- Du moment où Son Excellence elle-même, Son
Excellence Monseigneur le! Ah! c'est très différent, dit Poiret.
- Vous entendez monsieur, dans le jugement duquel
vous paraissez avoir confiance, reprit le faux rentier en s'adressant à
mademoiselle Michonneau. Eh bien! Son Excellence a maintenant la certitude la
plus complète que le prétendu Vautrin, logé dans la Maison-Vauquer, est un
forçat évadé du bagne de Toulon, où il est connu sous le nom de Trompe-la-Mort.
- Ah! Trompe-la-Mort
! dit Poiret, il est bien heureux, s'il a mérité ce nom-là.
- Mais oui, reprit l'agent. Ce sobriquet est dû
au bonheur qu'il a eu de ne jamais perdre la vie dans les entreprises
extrêmement audacieuses qu'il a exécutées. Cet homme est dangereux, voyez-vous!
Il a des qualités qui le rendent extraordinaire. Sa condamnation est même une
chose qui lui a fait dans sa partie un honneur infini...
- C'est donc un homme d'honneur, demanda Poiret.
- A sa manière. Il a consenti à prendre sur son
compte le crime d'un autre, un faux commis par un très beau jeune homme qu'il
aimait beaucoup, un jeune Italien assez joueur, entré depuis au service
militaire, où il s'est d'ailleurs parfaitement comporté.
- Mais si Son Excellence le Ministre de la Police
est sûr que monsieur Vautrin soit Trompe-la-Mort, pourquoi donc aurait-il
besoin de moi? dit mademoiselle Michonneau.
- Ah! oui, dit Poiret, si en effet le Ministre,
comme vous nous avez fait l'honneur de nous le dire, a une certitude
quelconque...
- Certitude n'est pas le mot; seulement on se
doute. Vous allez comprendre la question. Jacques Collin, surnommé
Trompe-la-Mort, a toute la confiance des trois bagnes, qui l'ont choisi pour
être leur agent et leur banquier. Il gagne beaucoup à s'occuper de ce genre
d'affaires, qui nécessairement veut un homme de marque.
- Ah! ah! comprenez-vous le calembour,
mademoiselle? dit Poiret. Monsieur l'appelle un homme de marque, parce qu'il a
été marqué.
- Le faux Vautrin, dit l'agent en continuant,
reçoit les capitaux de messieurs les forçats, les place, les leur conserve, et
les tient à la disposition de ceux qui s'évadent, ou de leurs familles, quand
ils en disposent par testament, ou de leurs maîtresses, quand ils tirent sur
lui pour elles.
- De leurs maîtresses! Vous voulez dire de leurs
femmes, fit observer Poiret.
- Non, monsieur. Le forçat n'a généralement que
des épouses illégitimes, que nous nommons des concubines.
- Ils vivent donc tous en état de concubinage?
- Conséquemment.
- Eh bien! dit Poiret, voilà des horreurs que
Monseigneur ne devrait pas tolérer. Puisque vous avez l'honneur de voir Son
Excellence, c'est à vous, qui me paraissez avoir des idées philanthropiques, à
l'éclairer sur la conduite immorale de ces gens, qui donnent un très mauvais
exemple au reste de la société.
- Mais, monsieur, le gouvernement ne les met pas
là pour offrir le modèle de toutes les vertus.
- C'est juste. Cependant, monsieur, permettez.
- Mais, laissez donc dire monsieur, mon cher
mignon, dit mademoiselle Michonneau.
- Vous comprenez, mademoiselle, reprit Gondureau.
Le gouvernement peut avoir un grand intérêt à mettre la main sur une caisse
illicite, que l'on dit monter à un total assez majeur. Trompe-la-Mort encaisse
des valeurs considérables en recelant non seulement les sommes possédées par
quelques-uns de ses camarades, mais encore celles qui proviennent de la Société
des Dix Mille...
- Dix mille voleurs! s'écria Poiret effrayé.
- Non, la Société des Dix Mille est une
association de hauts voleurs, de gens qui travaillent en grand, et ne se mêlent
pas d'une affaire où il n'y a pas dix mille francs à gagner. Cette société se
compose de tout ce qu'il y a de plus distingué parmi ceux de nos hommes qui
vont droit en cour d'assises. Ils connaissent le Code, et ne risquent jamais de
se faire appliquer la peine de mort quand ils sont pincés. Collin est leur
homme de confiance, leur conseil. A l'aide de ses immenses ressources, cet
homme a su se créer une police à lui, des relations fort étendues qu'il
enveloppe d'un mystère impénétrable. Quoique depuis un an nous l'ayons entouré
d'espions, nous n'avons pas encore pu voir dans son jeu. Sa caisse et ses
talents servent donc constamment à solder le vice, à faire les fonds au crime,
et entretiennent sur pied une armée de mauvais sujets qui sont dans un perpétuel
état de guerre avec la société. Saisir Trompe-la-Mort et s'emparer de sa
banque, ce sera couper le mal dans sa racine. Aussi cette expédition est-elle
devenue une affaire d'Etat et de haute politique, susceptible d'honorer ceux
qui coopéreront à sa réussite. Vous-même, monsieur, pourriez être de nouveau
employé dans l'administration, devenir secrétaire d'un commissaire de police,
fonctions qui ne vous empêcheraient point de toucher votre pension de retraite.
- Mais pourquoi, dit mademoiselle Michonneau, Trompe-la-Mort
ne s'en va-t-il pas avec la caisse?
- Oh! fit l'agent, partout où il irait, il serait
suivi d'un homme chargé de le tuer, s'il volait le bagne. Puis une caisse ne
s'enlève pas aussi facilement qu'on enlève une demoiselle de bonne maison. D'ailleurs,
Collin est un gaillard incapable de faire un trait semblable, il se croirait
déshonoré.
- Monsieur, dit Poiret, vous avez raison, il
serait tout à fait déshonoré.
- Tout cela ne nous dit pas pourquoi vous ne
venez pas tout bonnement vous emparer de lui, demanda mademoiselle Michonneau.
- Eh bien! mademoiselle, je réponds... Mais, lui
dit-il à l'oreille, empêchez votre monsieur de m'interrompre, ou nous n'en
aurons jamais fini. Il doit avoir beaucoup de fortune pour se faire écouter, ce
vieux-là. Trompe-la Mort, en venant ici, a chaussé la peau d'un honnête homme,
il s'est fait bon bourgeois de Paris, il s'est logé dans une pension sans
apparence, il est fin, allez! on ne le prendra jamais sans vert. Donc monsieur
Vautrin est un homme considéré, qui fait des affaires considérables.
- Naturellement, se dit Poiret à lui-même.
- Le Ministre, si l'on se trompait en arrêtant un
vrai Vautrin, ne veut pas se mettre à dos le commerce de Paris, ni l'opinion
publique. Monsieur le Préfet de police branle dans le manche, il a des ennemis.
S'il y avait erreur, ceux qui veulent sa place profiteraient des clabaudages et
des criailleries libérales pour le faire sauter. Il s'agit ici de procéder
comme dans l'affaire de Cogniard, le faux comte de Sainte-Hélène si ç'avait été
un vrai comte de Sainte-Hélène, nous n'étions pas propres. Aussi faut-il
vérifier.
Oui, mais vous avez besoin d'une jolie femme, dit
vivement mademoiselle Michonneau.
- Trompe-la-Mort ne se laisserait pas aborder par
une femme, dit l'agent. Apprenez un secret: il n'aime pas les femmes.
- Mais je ne vois pas alors à quoi je suis bonne
pour une semblable vérification, une supposition que je consentirais à la faire
pour deux mille francs.
- Rien de plus facile, dit l'inconnu. Je vous
remettrai un flacon contenant une dose de liqueur préparée pour donner un coup
de sang qui n'a pas le moindre danger et simule une apoplexie. Cette drogue
peut se mêler également au vin et au café. Sur-le-champ vous transportez votre
homme sur un lit, et vous le déshabillez afin de savoir s'il ne meurt pas. Au
moment où vous serez seule, vous lui donnerez une claque sur l'épaule, paf! et
vous verrez reparaître les lettres.
- Mais c'est rien du tout, ça, dit Poiret.
- Eh bien! consentez-vous? dit Gondureau à la
vieille fille.
- Mais, mon cher monsieur, dit mademoiselle
Michonneau, au cas où il n'y aurait point de lettres, aurais-je les deux mille
francs?
- Non.
- Quelle sera donc l'indemnité?
- Cinq cents francs.
- Faire une chose pareille pour si peu. Le mal
est le même dans la conscience, et j'ai ma conscience à calmer, monsieur.
- Je vous affirme, dit Poiret, que mademoiselle a
beaucoup de conscience, outre que c'est une très aimable personne et bien
entendue.
- Eh bien! reprit mademoiselle Michonneau,
donnez-moi trois mille francs si c'est Trompe-la-Mort, et rien si c'est un
bourgeois.
- اa va,
dit Gondureau, mais à condition que l'affaire sera faite demain.
- Pas encore, mon cher monsieur, j'ai besoin de
consulter mon confesseur.
- Finaude! dit l'agent en se levant. A demain
alors. Et si vous étiez pressée de me parler, venez petite rue Sainte-Anne, au
bout de la cour de la Sainte-Chapelle. Il n'y a qu'une porte sous la voûte.
Demandez monsieur Gondureau.
Bianchon, qui revenait du cours de Cuvier, eut
l'oreille frappée du mot assez original de Trompe-la-Mort, et entendit le ça va
du célèbre chef de la police de sûreté.
- Pourquoi n'en finissez-vous pas, ce serait
trois cents francs de rente viagère, dit Poiret à mademoiselle Michonneau.
- Pourquoi? dit-elle. Mais il faut y réfléchir.
Si monsieur Vautrin était ce Trompe-la-Mort, peut-être y aurait-il plus
d'avantage à s'arranger avec lui. Cependant, lui demander de l'argent, ce
serait le prévenir, et il serait homme à décamper gratis. Ce serait un puff
abominable.
- Quand il serait prévenu, reprit Poiret, ce
monsieur ne nous a-t-il pas dit qu'il était surveillé? Mais vous, vous perdriez
tout.
- D'ailleurs, pensa mademoiselle Michonneau, je
ne l'aime point, cet homme! Il ne sait me dire que des choses désagréables.
- Mais, reprit Poiret, vous feriez mieux. Ainsi
que l'a dit ce monsieur, qui me parait fort bien, outre qu'il est très
proprement couvert, c'est un acte d'obéissance aux lois que de débarrasser la
société d'un criminel, quelque vertueux qu'il puisse être. Qui a bu boira. S'il
lui prenait fantaisie de nous assassiner tous? Mais, que diable! nous serions
coupables de ces assassinats, sans compter que nous en serions les premières
victimes.
La préoccupation de mademoiselle Michonneau ne
lui permettait pas d'écouter les phrases tombant une à une de la bouche de
Poiret, comme les gouttes d'eau qui suintent à travers le robinet d'une
fontaine mal fermée. Quand une fois ce vieillard avait commencé la série de ses
phrases, et que mademoiselle Michonneau ne l'arrêtait pas, il parlait toujours,
à l'instar d'une mécanique montée. Après avoir entamé un premier sujet, il
était conduit par ses parenthèses à en traiter de tout opposés, sans avoir rien
conclu. En arrivant à la Maison-Vauquer, il s'était faufilé dans une suite de
passages et de citations transitoires qui l'avaient amené à raconter sa
déposition dans l'affaire du sieur Ragoulleau et de la dame Morin, où il avait
comparu en qualité de témoin à décharge. En entrant, sa campagne ne manqua pas
d'apercevoir Eugène de Rastignac engagé avec mademoiselle Taillefer dans une
intime causerie dont l'intérêt était si palpitant que le couple ne fit aucune
attention au passage des deux vieux pensionnaires quand ils traversèrent la salle
à manger.
- اa devait
finir par là, dit mademoiselle Michonneau à Poiret. Ils se faisaient des yeux à
s'arracher l'âme depuis huit jours.
- Oui, répondit-il. Aussi fut-elle condamnée.
- Qui?
- Madame Morin.
- Je vous parle de mademoiselle Victorine, dit la
Michonneau en entrant, sans y faire attention, dans la chambre de Poiret, et
vous me répondez par madame Morin. Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?
- De quoi serait donc coupable mademoiselle
Victorine? demanda Poiret.
- Elle est coupable d'aimer M. Eugène de
Rastignac, et va de l'avant sans savoir où ça la mènera, pauvre innocente!
Eugène avait été, pendant la matinée, réduit au
désespoir par madame de Nucingen. Dans son for intérieur, il s'était abandonné
complètement à Vautrin, sans vouloir sonder ni les motifs de l'amitié que lui
portait cet homme extraordinaire, ni l'avenir d'une semblable union. Il fallait
un miracle pour le tirer de l'abîme où il avait déjà mis le pied depuis une
heure, en échangeant avec mademoiselle Taillefer les plus douces promesses.
Victorine croyait entendre la voix d'un ange, les cieux s'ouvraient pour elle,
la Maison-Vauquer se parait des teintes fantastiques que les décorateurs
donnent aux palais de théâtre: elle aimait, elle était aimée, elle le croyait
du moins! Et quelle femme ne l'aurait cru comme elle en voyant Rastignac, en
l'écoutant durant cette heure dérobée à tous les argus de la maison? En se
débattant contre sa conscience, en sachant qu'il faisait mal et voulant faire
mal, en se disant qu'il rachèterait ce péché véniel par le bonheur d'une femme,
il s'était embelli de son désespoir, et resplendissait de tous les feux de
l'enfer qu'il avait au coeur. Heureusement pour lui, le miracle eut lieu:
Vautrin entra joyeusement, et lut dans l'âme des deux jeunes gens qu'il avait
mariés par les combinaisons de son infernal génie, mais dont il troubla soudain
la joie en chantant de sa grosse voix railleuse:
Ma
Fanchette est charmante
Dans sa
simplicité...
Victorine se sauva en emportant autant de bonheur
qu'elle avait eu jusqu'alors de malheur dans sa vie. Pauvre fille! un serrement
de mains, sa joue effleurée par les cheveux de Rastignac, une parole dite si
près de son oreille qu'elle avait senti la chaleur des lèvres de l'étudiant, la
pression de sa taille par un bras tremblant, un baiser pris sur son cou, furent
les accordailles de sa passion, que le voisinage de la grosse Sylvie, menaçant
d'entrer dans cette radieuse salle à manger, rendit plus ardentes, plus vives,
plus engageantes que les plus beaux témoignages de dévouement racontés dans les
plus célèbres histoires d'amour. Ces menus suffrages, suivant une jolie
expression de nos ancêtres, paraissaient être des crimes à une pieuse jeune
fille confessée tous les quinze jours! En cette heure, elle avait prodigué plus
de trésors d'âme que plus tard, riche et heureuse, elle n'en aurait donné en se
livrant tout entière.
- L'affaire est faite, dit Vautrin à Eugène. Nos
deux dandies se sont piochés. Tout s'est passé convenablement. Affaire
d'opinion. Notre pigeon a insulté mon faucon. A demain, dans la redoute de
Clignancourt. A huit heures et demie, mademoiselle Taillefer héritera de
l'amour et de la fortune de son père, pendant qu'elle sera là tranquillement à
tremper ses mouillettes de pain beurré dans son café. N'est-ce pas drôle à se
dire? Ce petit Taillefer est très fort à l'épée, il est confiant comme un
brelan carré; mais il sera saigné par un coup que j'ai inventé, une manière de
relever l'épée et de vous piquer le front. Je vous montrerai cette botte-là, car
elle est furieusement utile.
Rastignac écoutait d'un air stupide, et ne
pouvait rien répondre. En ce moment le père Goriot, Bianchon et quelques autres
pensionnaires arrivèrent.
- Voilà comme je vous voulais, lui dit Vautrin.
Vous savez ce que vous faites. Bien, mon petit aiglon! vous gouvernerez les
hommes; vous êtes fort, carré, poilu; vous avez mon estime.
Il voulut lui prendre la main. Rastignac retira
vivement la sienne, et tomba sur une chaise en pâlissant; il croyait voir une
mare de sang devant lui.
- Ah! nous avons encore quelques petits langes
tachés de vertu, dit Vautrin à voix basse. Papa d'Oliban a trois millions, je
sais sa fortune. La dot vous rendra blanc comme une robe de mariée, et à vos
propres yeux.
Rastignac n'hésita plus. Il résolut d'aller
prévenir pendant la soirée messieurs Taillefer père et fils. En ce moment,
Vautrin l'ayant quitté, le père Goriot lui dit à l'oreille:- Vous êtes triste,
mon enfant! je vais vous égayer, moi. Venez! Et le vieux vermicellier allumait
son rat-de-cave à une des lampes. Eugène le suivit tout ému de curiosité.
- Entrons chez vous, dit le bonhomme, qui avait
demandé la clef de l'étudiant à Sylvie. Vous avez cru ce matin qu'elle ne vous
aimait pas, hein! reprit-il. Elle vous a renvoyé de force, et vous vous en êtes
allé fâché, désespéré. Nigaudinos! Elle m'attendait. Comprenez-vous? Nous
devions aller achever d'arranger un bijou d'appartement dans lequel vous irez
demeurer d'ici à trois jours. Ne me vendez pas. Elle veut vous faire une
surprise; mais je ne tiens pas à vous cacher plus longtemps le secret. Vous
serez rue d'Artois, à deux pas de la rue Saint-Lazare. Vous y serez comme un
prince. Nous vous avons eu des meubles comme pour une épousée. Nous avons fait
bien des choses depuis un mois, en ne vous en disant rien. Mon avoué s'est mis
en campagne, ma fille aura ses trente-six mille francs par an, l'intérêt de sa
dot, et je vais faire exiger le placement de ses huit cent mille francs en bons
biens au soleil.
Eugène était muet et se promenait, les bras
croisés, de long en long, dans sa pauvre chambre en désordre. Le père Goriot
saisit un moment où l'étudiant lui tournait le dos, et mis sur la cheminée une
boîte en maroquin rouge, sur laquelle étaient imprimées en or les armes de
Rastignac.
- Mon cher enfant, disait le pauvre bonhomme, je
me suis mis dans tout cela jusqu'au cou. Mais, voyez-vous, il y avait à moi
bien de l'égoïsme, je suis intéressé dans votre changement de quartier. Vous ne
me refuserez pas, hein! si je vous demande quelque chose?
- Que voulez-vous?
- Au-dessus de votre appartement, au cinquième,
il y a une chambre qui en dépend, j'y demeurerai, pas vrai? je me fais vieux,
je suis trop loin de mes filles. Je ne vous gênerai pas. Seulement je serai là.
Vous me parlerez d'elle tous les soirs. اa
ne vous contrariera pas, dites? Quand vous rentrerez, que je serai dans mon
lit, je vous entendrai, je me dirai: Il vient de voir ma petite Delphine. Il
l'a menée au bal, elle est heureuse par lui. Si j'étais malade, ça me mettrait
du baume dans le coeur de vous écouter revenir, vous remuer, aller. Il y aura
tant de ma fille en vous! je n'aurai qu'un pas à faire pour être aux
Champs-Elysées, où elles passent tous les jours, je les verrai toujours, tandis
que quelquefois j'arrive trop tard. Et puis elle viendra chez vous peut-être!
je l'entendrai, je la verrai dans sa douillette du matin, trottant, allant
gentiment comme une petite chatte. Elle est redevenue, depuis un mois, ce
qu'elle était, jeune fille, gaie, pimpante. Son âme est en convalescence, elle
vous doit le bonheur. Oh! je ferais pour vous l'impossible. Elle me disait tout
à l'heure en revenant: " Papa, je suis bien heureuse! " Quand elles
me disent cérémonieusement, Mon père,
elles me glacent mais quand elles m'appellent papa, il me semble encore les
voir petites, elles me rendent tous mes souvenirs. Je suis mieux leur père. Je
crois qu'elles ne sont encore à personne! Le bonhomme s'essuya les yeux, il
pleurait.- Il y a longtemps que je n'avais entendu cette phrase, longtemps
qu'elle ne m'avait donné le bras. Oh! oui, voilà bien dix ans que je n'ai
marché côte à côte avec une de mes filles. Est-ce bon de se frotter à sa robe,
de se mettre à son pas, de partager sa chaleur! Enfin, j'ai mené Delphine, ce
matin, partout. J'entrais avec elle dans les boutiques. Et je l'ai reconduite
chez elle. Oh! gardez-moi près de vous. Quelquefois vous aurez besoin de
quelqu'un pour vous rendre service, je serai là. Oh! si cette grosse souche
d'Alsacien mourait, si sa goutte avait l'esprit de remonter dans l'estomac, ma
pauvre fille serait-elle heureuse! Vous seriez mon gendre, vous seriez
ostensiblement son mari. Bah! elle est si malheureuse de ne rien connaître aux
plaisirs de ce monde, que je l'absous de tout. Le bon Dieu doit être du côté
des pères qui aiment bien. Elle vous aime trop! dit-il en hochant la tête après
une pause. En allant, elle causait de vous avec moi: " N'est-ce pas, mon
père, il est bien! il a bon coeur! Parle-t-il de moi? " Bah, elle m'en a
dit, depuis la rue d'Artois jusqu'au passage des Panoramas, des volumes! Elle
m'a enfin versé son coeur dans le mien. Pendant toute cette bonne matinée je
n'étais plus vieux, je ne pesais pas une once. Je lui ai dit que vous m'aviez
remis le billet de mille francs. Oh! la chérie, elle en a été émue aux larmes.
Qu'avez-vous donc là sur votre cheminée? dit enfin le père Goriot qui se
mourait d'impatience en voyant Rastignac immobile.
Eugène tout abasourdi regardait son voisin d'un
air hébété. Ce duel, annoncé par Vautrin pour le lendemain, contrastait si
violemment avec la réalisation de ses plus chères espérances, qu'il éprouvait
toutes les sensations du cauchemar. Il se tourna vers la cheminée, y aperçut la
petite boîte carrée, l'ouvrit, et trouva dedans un papier qui couvrait une
montre de Bréguet. Sur ce papier étaient écrits ces mots: " Je veux que
vous pensiez à moi à toute heure, parce
que...
DELPHINE "
Ce dernier mot faisait sans doute allusion à
quelque scène qui avait eu lieu entre eux. Eugène en fut attendri. Ses armes
étaient intérieurement émaillées dans l'or de la boîte. Ce bijou si longtemps
envié, la chaîne, la clef, la façon, les dessins répondaient à tous ses voeux.
Le père Goriot était radieux. Il avait sans doute promis à sa fille de lui
rapporter les moindres effets de la surprise que causerait son présent à
Eugène, car il était en tiers dans ces jeunes émotions et ne paraissait pas le
moins heureux. Il aimait déjà Rastignac et pour sa fille et pour lui-même.
- Vous irez la voir ce soir, elle vous attend. La
grosse souche d'Alsacien soupe chez sa danseuse. Ah! ah! il a été bien sot
quand mon avoué lui a dit son fait. Ne prétend-il pas aimer ma fille à
l'adoration? qu'il y touche et je le tue. L'idée de savoir ma Delphine à... (il
soupira) me ferait commettre un crime; mais ce ne serait pas un homicide, c'est
une tête de veau sur un corps de porc. Vous me prendrez avec vous, n'est-ce
pas?
- Oui, mon bon père Goriot, vous savez bien que
je vous aime...
- Je le vois, vous n'avez pas honte de moi, vous!
Laissez-moi vous embrasser. Et il serra l'étudiant dans ses bras.- Vous la
rendrez bien heureuse, promettez-le-moi! Vous irez ce soir, n'est-ce pas?.
- Oh, oui! je dois sortir pour des affaires qu'il
est impossible de remettre.
- Puis-je vous être bon à quelque chose?
- Ma foi, oui! Pendant que j'irai chez madame de
Nucingen, allez chez M. Taillefer le père, lui dire de me donner une heure dans
la soirée pour lui parler d'une affaire de la dernière importance.
- Serait-ce donc vrai, jeune homme, dit le père
Goriot en changeant de visage; feriez-vous la cour à sa fille, comme le disent
ces imbéciles d'en bas? Tonnerre de Dieu! vous ne savez pas ce que c'est qu'une
tape à la Goriot. Et si vous nous trompiez, ce serait l'affaire d'un coup de
poing.
- Oh! ce n'est pas possible.
- Je vous jure que je n'aime qu'une femme au
monde, dit l'étudiant, je ne le sais que depuis un moment.
- Ah, quel bonheur! fit le père Goriot.
- Mais, reprit l'étudiant, le fils de Taillefer
se bat demain, et j'ai entendu dire qu'il serait tué.
- Qu'est-ce que cela vous fait? dit Goriot.
Mais il faut lui dire d'empêcher son fils de se
rendre.... s'écria Eugène.
En ce moment, il fut interrompu par la voix de
Vautrin, qui se fit entendre sur le pas de sa porte, où il chantait:
O Richard,
ô mon roi!
L'univers
t'abandonne...
Broum! broum! broum! broum! broum!
J'ai
longtemps parcouru le monde,
Et l'on m'a
vu...
Tra la, la, la, la...
- Messieurs, cria Christophe, la soupe vous
attend, et tout le monde est à table.
- Tiens, dit Vautrin, viens prendre une bouteille
de mon vin de Bordeaux.
- La trouvez-vous jolie, la montre? dit le père
Goriot. Elle a bon goût, hein!
Vautrin, le père Goriot et Rastignac descendirent
ensemble et se trouvèrent, par suite de leur retard, placés à côté les uns des
autres à table. Eugène marqua la plus grande froideur à Vautrin pendant le
dîner, quoique jamais cet homme, si aimable aux yeux de madame Vauquer, n'eût
déployé autant d'esprit. Il fut pétillant de saillies, et sut mettre en train
tous les convives. Cette assurance, ce sang-froid consternaient Eugène.
- Sur quelle herbe avez-vous donc marché
aujourd'hui? lui dit madame Vauquer. Vous êtes gai comme un pinson.
- Je suis toujours gai quand j'ai fait de bonnes
affaires.
- Des affaires? dit Eugène.
- Eh bien, oui. J'ai livré une partie de
marchandises qui me vaudra de bons droits de commission. Mademoiselle
Michonneau, dit-il en s'apercevant que la vieille fille l'examinait, ai-je dans
la figure un trait qui vous déplaise, que vous me faites l'oeil américain ? Faut le dire! je le changerai pour vous être
agréable. Poiret, nous ne nous fâcherons pas pour ça, hein! dit-il en guignant
le vieil employé.
- Sac à papier! vous devriez poser pour un
Hercule-Farceur, dit le jeune peintre à Vautrin.
- Ma foi, ça va! si mademoiselle Michonneau veut
poser en Vénus du Père-Lachaise, répondit Vautrin.
- Et Poiret! dit Bianchon.
- Oh! Poiret posera en Poiret. Ce sera le dieu
des jardins! s'écria Vautrin. Il dérive de poire...
- Molle! reprit Bianchon. Vous seriez alors entre
la poire et le fromage.
- Tout ça, c'est des bêtises, dit madame Vauquer,
et vous feriez mieux de nous donner de votre vin de Bordeaux dont j'aperçois
une bouteille qui montre sonnez! اa nous
entretiendra en joie, outre que c'est bon à l' estomaque.
- Messieurs, dit Vautrin, madame la présidente
nous rappelle à l'ordre. Madame Couture et mademoiselle Victorine ne se
formaliseront pas de vos discours badins; mais respectez l'innocence du père
Goriot. Je vous propose une petite bouteillorama de vin de Bordeaux, que le nom
de Laffitte rend doublement illustre, soit dit sans allusion politique. Allons,
Chinois! dit-il en regardant Christophe qui ne bougea pas. Ici, Christophe!
Comment tu n'entends pas ton nom? Chinois, amène les liquides!
- Voilà, monsieur, dit Christophe en lui
présentant la bouteille.
Après avoir rempli le verre d'Eugène et celui du
père Goriot, il s'en versa lentement quelques gouttes qu'il dégusta, pendant
que ses deux voisins buvaient, et tout à coup il fit une grimace.
- Diable! diable! il sent le bouchon. Prends cela
pour toi, Christophe, et va nous en chercher; à droite, tu sais? Nous sommes
seize, descends huit bouteilles..
- Puisque vous vous fendez, dit le peintre, je
paye un cent de marrons.
- Oh! oh!
- Booououh!
- Prrrr!
Chacun poussa des exclamations qui partirent
comme les fusées d'une girandole.
- Allons, maman Vauquer, deux de champagne, lui
cria Vautrin.
- Quien, c'est cela! Pourquoi pas demander la
maison? Deux de champagne! mais ça coûte douze francs! Je ne les gagne pas,
non! Mais si monsieur Eugène veut les payer, j'offre du cassis.
- V'là son cassis qui purge comme de la manne,
dit l'étudiant en médecine à voix basse.
- Veux-tu te taire, Bianchon, s'écria Rastignac,
je ne peux pas entendre parler de manne sans que le coeur... Oui, va pour le
vin de Champagne, je le paye, ajouta l'étudiant.
- Sylvie, dit madame Vauquer, donnez les biscuits
et les petits gâteaux.
- Vos petits gâteaux sont trop grands, dit
Vautrin, ils ont de la barbe. Mais quant aux biscuits, aboulez.
En un moment le vin de Bordeaux circula, les
convives s'animèrent, la gaieté redoubla. Ce fut des rires féroces, au milieu
desquels éclatèrent quelques imitations des diverses voix d'animaux. L'employé
au Muséum s'étant avisé de reproduire un cri de Paris qui avait de l'analogie
avec le miaulement du chat amoureux, aussitôt huit voix beuglèrent
simultanément les phrases suivantes:- A repasser les couteaux!- Mo-ron pour les
p'tits oiseaux!- Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir!- A raccommoder
la faïence!- A la barque, à la barque!- Battez vos femmes, vos habits!- Vieux
habits, vieux galons, vieux chapeaux à vendre!- A la cerise, à la douce! La palme
fut à Bianchon pour l'accent nasillard avec lequel il cria:- Marchand de
parapluies! En quelques instants ce fut un tapage à casser la tête, une
conversation pleine de coq-à-l'âne, un véritable opéra que Vautrin conduisait
comme un chef d'orchestre, en surveillant Eugène et le père Goriot, qui
semblaient ivres déjà. Le dos appuyé sur leur chaise, tous deux contemplaient
ce désordre inaccoutumé d'un air grave, en buvant peu; tous deux étaient
préoccupés de ce qu'ils avaient à faire pendant la soirée, et néanmoins ils se
sentaient incapables de se lever. Vautrin, qui suivait les changements de leur
physionomie en leur lançant des regards de côté, saisit le moment où leurs yeux
vacillèrent et parurent vouloir se fermer, pour se pencher à l'oreille de
Rastignac et lui dire: " Mon petit gars, nous ne sommes pas assez rusé
pour lutter avec notre papa Vautrin, et il vous aime trop pour vous laisser
faire des sottises. Quand j'ai résolu quelque chose, le bon Dieu seul est assez
fort pour me barrer le passage. Ah! nous voulions aller prévenir le père
Taillefer, commettre des fautes d'écolier! Le four est chaud, la farine est
pétrie, le pain est sur la pelle, demain nous en ferons sauter les miettes
par-dessus notre tête en y mordant; et nous empêcherions d'enfourner?... non,
non, tout cuira! Si nous avons quelques petits remords, la digestion les
emportera. Pendant que nous dormirons notre petit somme, le colonel comte
Franchessini vous ouvrira la succession de Michel Taillefer avec la pointe de
son épée. En héritant de son frère, Victorine aura quinze petits mille francs
de rente. J'ai déjà pris des renseignements, et sais que la succession de la
mère monte à plus de trois cent mille... "
Eugène entendit ces paroles sans pouvoir y
répondre il sentait sa langue collée à son palais, et se trouvait en proie à
une somnolence invincible; il ne voyait déjà plus la table et les figures des
convives qu'à travers un brouillard lumineux. Bientôt le bruit s'apaisa, les
pensionnaires s'en allèrent un à un. Puis, quand il ne resta plus que madame
Vauquer, madame Couture, mademoiselle Victorine, Vautrin et le père Goriot,
Rastignac aperçut, comme s'il eût rêvé, madame Vauquer occupée à prendre les
bouteilles pour en vider les restes de manière à en faire des bouteilles
pleines.
- Ah! sont-ils fous, sont-ils jeunes! disait la
veuve.
Ce fut la dernière phrase que put comprendre
Eugène.
- Il n'y a que monsieur Vautrin pour faire de ces
farces-là, dit Sylvie. Allons, voilà Christophe qui ronfle comme une toupie.
- Adieu, maman, dit Vautrin. Je vais au boulevard
admirer M. Marty dans Le Mont Sauvage,
une grande pièce tirée du Solitaire. Si vous voulez, je vous y mène ainsi que
ces dames.
- Je vous remercie, dit madame Couture.
- Comment, ma voisine! s'écria madame Vauquer,
vous refusez de voir une pièce prise dans Le
Solitaire, un ouvrage fait par Atala de Chateaubriand, et que nous aimions
tant à lire, qui est si joli que nous pleurions comme des madeleines d'Elodie
sous les tyeuilles cet été dernier,
enfin un ouvrage moral qui peut être susceptible d'instruire voire demoiselle?
- Il nous est défendu d'aller à la comédie,
répondit Victorine.
- Allons, les voilà partis, ceux-là, dit Vautrin
en remuant d'une manière comique la tête du père Goriot et celle d'Eugène.
En plaçant la tête de l'étudiant sur la chaise,
pour qu'il pût dormir commodément, il le baisa chaleureusement au front, en
chantant.
Dormez, mes chères amours!
Pour vous je veillerai toujours.
- J'ai peur qu'il ne soit malade, dit Victorine.
- Restez à le soigner alors, reprit Vautrin.
C'est, lui souffla-t-il à l'oreille, votre devoir de femme soumise. Il vous
adore, ce jeune homme, et vous serez sa petite femme, je vous le prédis. Enfin,
dit-il à haute voix, ils furent
considérés dans tout le pays, vécurent heureux, et eurent beaucoup d'enfants.
Voilà comment finissent tous les romans d'amour. Allons, maman dit-il en se
tournant vers madame Vauquer, qu'il étreignit, mettez le chapeau, la belle robe
à fleurs, l'écharpe de la comtesse. Je vais vous allez chercher un fiacre,
soi-même. Et il partit en chantant:
Soleil,
soleil, divin soleil,
Toi qui
fais mûrir les citrouilles....
- Mon Dieu! dites donc, madame Couture, cet
homme-là me ferait vivre heureuse sur les toits. Allons, dit-elle en se
tournant vers le vermicellier, voilà le père Goriot parti. Ce vieux cancre-là
n'a jamais eu l'idée de me mener ç
part, lui. Mais il va tomber par terre, mon Dieu! C'est-y indécent à un homme
d'âge de perdre la raison! Vous me direz qu'on ne perd point ce qu'on n'a pas,
Sylvie, montez-le donc chez lui.
Sylvie prit le bonhomme par-dessous le bras, le
fit marcher, et le jeta tout habillé comme un paquet au travers de son lit.
- Pauvre jeune homme, disait madame Couture en
écartant les cheveux d'Eugène qui lui tombaient dans les yeux, il est comme une
jeune fille, il ne sait pas ce que c'est qu'un excès.
- Ah! je peux bien dire que depuis trente et un
ans que je tiens ma pension, dit madame Vauquer, il m'est passé bien des jeunes
gens par les mains, comme on dit, mais je n'en ai jamais vu d'aussi gentil,
d'aussi distingué que monsieur Eugène. Est-il beau quand il dort! Prenez-lui
donc la tête sur votre épaule, madame Couture. Bah! il tombe sur celle de
mademoiselle Victorine: il y a un dieu pour les enfants. Encore un peu, il se
fendait la tête sur la pomme de la chaise. A eux deux, ils feraient un bien
joli couple.
- Ma voisine, taisez-vous donc, s'écria madame
Couture, vous dites des choses...
- Bah! fit madame Vauquer, il n'entend pas.
Allons, Sylvie, viens m'habiller. Je vais mettre mon grand corset.
- Ah bien! votre grand corset, après avoir dîné,
madame, dit Sylvie. Non, cherchez quelqu'un pour vous serrer, ce ne sera pas
moi qui serai votre assassin. Vous commettriez là une imprudence à vous coûter
la vie.
- اa m'est
égal, il faut faire honneur à monsieur Vautrin.
- Vous aimez donc bien vos héritiers?
Allons, Sylvie, pas de raisons, dit la veuve en
s'en allant.
A son âge, dit la cuisinière en montrant sa
maîtresse
à Victorine.
Madame Couture et sa pupille, sur l'épaule de
laquelle dormait Eugène, restèrent seules dans la salle à manger. Les
ronflements de Christophe retentissaient dans la maison silencieuse, et
faisaient ressortir le paisible sommeil d'Eugène, qui dormait aussi
gracieusement qu'un enfant. Heureuse de pouvoir se permettre un de ces actes de
charité par lesquels s'épanchent tous les sentiments de la femme, et qui lui
faisait sans crime sentir le coeur du jeune homme battant sur le sien,
Victorine avait dans la physionomie quelque chose de maternellement protecteur
qui la rendait fière. A travers les mille pensées qui s'élevaient dans son
coeur, perçait un tumultueux mouvement de volupté qu'excitait l'échange d'une
jeune et pure chaleur.
Pauvre chère fille! dit madame Couture en lui pressant
la main.
La vieille dame admirait cette candide et
souffrante figure, sur laquelle était descendue l'auréole du bonheur. Victorine
ressemblait à l'une de ces naïves peintures du Moyen Age dans lesquelles tous
les accessoires sont négligés par l'artiste, qui a réservé la magie d'un
pinceau calme et fier pour la figure jaune de ton, mais où le ciel semble se
refléter avec ses teintes d'or.
- Il n'a pourtant pas bu plus de deux verres,
maman, dit Victorine en passant ses doigts dans la chevelure d'Eugène.
- Mais si c'était un débauché, ma fille, il
aurait porté le vin comme tous ces autres. Son ivresse fait son éloge.
Le bruit d'une voiture retentit dans la rue.
- Maman, dit la jeune fille, voici monsieur
Vautrin. Prenez donc monsieur Eugène. Je ne voudrais pas être vue ainsi par cet
homme, il a des expressions qui salissent l'âme, et des regards qui gênent une
femme comme si on lui enlevait sa robe.
- Non, dit madame Couture, tu te trompes!
Monsieur Vautrin est un brave homme, un peu dans le genre de défunt monsieur
Couture, brusque, mais bon, un bourru bienfaisant.
En ce moment Vautrin entra tout doucement, et
regarda le tableau formé par ces deux enfants que la lueur de la lampe semblait
caresser.
- Eh bien! dit-il en se croisant les bras, voilà
de ces scènes qui auraient inspiré de belles pages à ce bon Bernardin de
Saint-Pierre, l'auteur de Paul et
Virginie. La jeunesse est bien belle, madame Couture. Pauvre enfant, dors,
dit-il en contemplant Eugène, le bien vient quelquefois en dormant. Madame,
reprit-il en s'adressant à la veuve, ce qui m'attache à ce jeune homme, ce qui
m'émeut, c'est de savoir la beauté de son âme en harmonie avec celle de sa
figure. Voyez, n'est-ce pas un chérubin posé sur l'épaule d'un ange? il est
digne d'être aimé, celui-là! Si j'étais femme, je voudrais mourir (non, pas si
bête!) vivre pour lui. En les admirant ainsi, madame, dit-il à voix basse et se
penchant à l'oreille de la veuve, je ne puis m'empêcher de penser que Dieu les
a créés pour être l'un à l'autre. La Providence a des voies bien cachées, elle
sonde les reins et les coeurs, s'écria-t-il à haute voix. En vous voyant unis,
mes enfants, unis par une même pureté, par tous les sentiments humains, je me
dis qu'il est impossible que vous soyez jamais séparés dans l'avenir. Dieu est
juste. Mais, dit-il à la jeune fille, il me semble avoir vu chez vous des
lignes de prospérité. Donnez-moi votre main, mademoiselle Victorine? je me
connais en chiromancie, j'ai dit souvent la bonne aventure. Allons, n'ayez pas
peur. Oh! qu'aperçois-je? Foi d'honnête homme, vous serez avant peu l'une des
plus riches héritières de Paris. Vous comblerez de bonheur celui qui vous aime.
Votre père vous appelle auprès de lui. Vous vous mariez avec un homme titré,
jeune, beau, qui vous adore.
En ce moment, les pas lourds de la coquette veuve
qui descendait interrompirent les prophéties de Vautrin.
- Voilà maman Vauquerre belle comme un astre,
ficelée comme une carotte. N'étouffons-nous pas un petit brin? lui dit-il en
mettant sa main sur le haut du busc; les avant-coeurs sont bien pressés, maman.
Si nous pleurons, il y aura explosion; mais je ramasserai les débris avec un
soin d'antiquaire.
Il connaît le langage de la galanterie française,
celui-là! dit la veuve en se penchant à l'oreille de madame Couture.
- Adieu, enfants, reprit Vautrin en se tournant
vers Eugène et Victorine. Je vous bénis, leur dit-il en leur imposant ses mains
au-dessus de leurs têtes. Croyez-moi, mademoiselle, c'est quelque chose que les
voeux d'un honnête homme, ils doivent porter bonheur, Dieu les écoute.
- Adieu, ma chère amie, dit madame Vauquer à sa
pensionnaire. Croyez-vous, ajouta-t-elle à voix basse, que monsieur Vautrin ait
des intentions relatives à ma personne.
- Heu! heu!
- Ah! ma chère mère, dit Victorine en soupirant
et en regardant ses mains, quand les deux femmes furent seules, si ce bon
monsieur Vautrin disait vrai!
Mais il ne faut qu'une chose pour cela, répondit
la vieille dame, seulement que ton monstre de frère tombe de cheval.
- Ah! maman.
- Mon dieu, peut-être est-ce un péché que de
souhaiter du mal à son ennemi, reprit la veuve. Eh bien! j'en ferai pénitence.
En vérité, je porterai de bon coeur des fleurs sur sa tombe. Mauvais coeur! il
n'a pas le courage de parler pour sa mère, dont il garde à ton détriment
l'héritage par des micmacs. Ma cousine avait une belle fortune. Pour ton
malheur, il n'a jamais été question de son apport dans le contrat.
- Mon bonheur me serait souvent pénible à porter
s'il coûtait la vie à quelqu'un, dit Victorine. Et s'il fallait, pour être
heureuse, que mon frère disparût, J'aimerais mieux toujours être ici.
- Mon Dieu, comme dit ce bon monsieur Vautrin,
qui, tu le vois, est plein de religion, reprit madame Couture, j'ai eu du
plaisir à savoir qu'il n'est pas incrédule comme les autres, qui parlent de
Dieu avec moins de respect que n'en a le diable. Eh bien! qui peut savoir par
quelles voies il plaît à la Providence de nous conduire?
Aidées par Sylvie, les deux femmes finirent par
transporter Eugène dans sa chambre, le couchèrent sur son lit, et la cuisinière
lui défit ses habits pour le mettre à l'aise. Avant de partir, quand sa
protectrice eut le dos tourné, Victorine mit un baiser sur le front d'Eugène
avec tout le bonheur que devait lui causer ce criminel larcin. Elle regarda sa
chambre, ramassa pour ainsi dire dans une seule pensée les mille félicités de
cette journée, en fit un tableau qu'elle contempla longtemps, et s'endormit la
plus heureuse créature de Paris. Le festoiement à la faveur duquel Vautrin avait
fait boire à Eugène et au père Goriot du vin narcotisé décida la perte de cet
homme. Bianchon, à moitié gris, oublia de questionner mademoiselle Michonneau
sur Trompe-la-Mort. S'il avait prononcé ce nom, il aurait certes éveillé la
prudence de Vautrin, ou, pour lui rendre son vrai nom, de Jacques Collin, l'une
des célébrités du bagne. Puis le sobriquet de Vénus du Père-Lachaise décida
mademoiselle Michonneau à livrer le forçat au moment où, confiante en la
générosité de Collin, elle calculait s'il ne valait pas mieux le prévenir et le
faire évader pendant la nuit. Elle venait de sortir, accompagnée de Poiret,
pour aller trouver le fameux chef de la police de sûreté, petite rue
Sainte-Anne, croyant encore avoir affaire à un employé supérieur nommé
Gondureau. Le directeur de la police judiciaire la reçut avec grâce. Puis,
après une conversation où tout fut précisé, mademoiselle Michonneau demanda la
potion à l'aide de laquelle elle devait opérer la vérification de la marque. Au
geste de contentement que fit le grand homme de la petite rue Sainte-Anne, en
cherchant une fiole dans le tiroir de son bureau, mademoiselle Michonneau
devina qu'il y avait dans cette capture quelque chose de plus important que
l'arrestation d'un simple forçat. A force de se creuser la cervelle, elle
soupçonna que la police espérait, d'après quelques révélations faites par les
traîtres du bagne, arriver à temps pour mettre la main sur des valeurs
considérables. Quand elle eut exprimé ses conjectures à ce renard, il se mit à
sourire, et voulut détourner les soupçons de la vieille fille.
- Vous vous trompez, répondit-il. Collin est la Sorbonne la plus dangereuse qui jamais
se soit trouvée du côté des voleurs. Voilà tout. Les coquins le savent bien; il
est leur drapeau, leur soutien, leur Bonaparte enfin; ils l'aiment tous. Ce
drôle ne nous laissera jamais sa tronche
en place de Grève.
Mademoiselle Michonneau ne comprenant pas,
Gondureau lui expliqua les deux mots d'argot dont il s'était servi. Sorbonne et tronche sont deux énergiques
expressions du langage des voleurs, qui, les premiers, ont senti la nécessité
de considérer la tête humaine sous deux aspects. La Sorbonne est la tête de
l'homme vivant, son conseil, sa pensée. La
tronche est un mot de mépris destiné à exprimer combien la tête devient peu
de chose quand elle est coupée.
- Collin nous joue, reprit-il. Quand nous
rencontrons de ces hommes en façon de barres d'acier trempées à l'anglaise,
nous avons la ressource de les tuer si, pendant leur arrestation, ils s'avisent
de faire la moindre résistance. Nous comptons sur quelques voies de fait pour
tuer Collin demain matin. On évite ainsi le procès, les frais de garde, la
nourriture, et ça débarrasse la société. Les procédures, les assignations aux
témoins, leurs indemnités, l'exécution, tout ce qui doit légalement nous
défaire de ces garnements-là coûte au-delà des mille écus que vous aurez. Il y
a économie de temps. En donnant un bon coup de baïonnette dans la panse de
Trompe-la-Mort, nous empêcherons une centaine de crimes, et nous éviterons la
corruption de cinquante mauvais sujets qui se tiendront bien sagement aux
environs de la correctionnelle. Voilà de la police bien faite. Selon les vrais
philanthropes, se conduire ainsi, c'est prévenir les crimes.
- Mais c'est servir son pays, dit Poiret.
- Eh bien! répliqua le chef, vous dites des
choses sensées ce soir, vous. Oui, certes, nous servons le pays. Aussi le monde
est-il bien injuste à notre égard. Nous rendons à la société de bien grands services
ignorés. Enfin, il est d'un homme supérieur de se mettre au-dessus des
préjugés, et d'un chrétien d'adopter les malheurs que le bien entraîne après
soi quand il n'est pas fait selon les idées reçues. Paris est Paris,
voyez-vous? Ce mot explique ma vie. J'ai l'honneur de vous saluer,
mademoiselle. Je serai avec mes gens au Jardin du Roi demain. Envoyez
Christophe rue de Buffon, chez monsieur Gondureau, dans la maison où j'étais.
Monsieur, je suis votre serviteur. S'il vous était jamais volé quelque chose,
usez de moi pour vous le faire retrouver, je suis à votre service.
- Eh bien! dit Poiret à mademoiselle Michonneau,
il se rencontre des imbéciles que ce mot de police met sens dessus dessous. Ce
monsieur est très aimable, et ce qu'il vous demande est simple comme bonjour.
Le lendemain devait prendre place parmi les jours
les plus extraordinaires de l'histoire de la Maison-Vauquer. Jusqu'alors
l'événement le plus saillant de cette vie paisible avait été l'apparition
météorique de la fausse comtesse de l'Ambermesnil. Mais tout allait pâlir
devant les péripéties de cette grande journée, de laquelle il serait
éternellement question dans les conversations de madame Vauquer. D'abord Goriot
et Eugène de Rastignac dormirent jusqu'à onze heures. Madame Vauquer, rentrée à
minuit de la Gaieté, resta jusqu'à dix heures et demie au lit. Le long sommeil
de Christophe, qui avait achevé le vin offert par Vautrin, causa des retards
dans le service de la maison. Poiret et mademoiselle Michonneau ne se
plaignirent pas de ce que le déjeuner se reculait. Quant à Victorine et à
madame Couture, elles dormirent la grasse matinée. Vautrin sortit avant huit
heures, et revint au moment même où le déjeuner fut servi. Personne ne réclama
donc, lorsque, vers onze heures un quart, Sylvie et Christophe allèrent frapper
à toutes les portes, en disant que le déjeuner attendait. Pendant que Sylvie et
le domestique s'absentèrent, mademoiselle Michonneau, descendant la première,
versa la liqueur dans le gobelet d'argent appartenant à Vautrin, et dans lequel
la crème pour son café chauffait au bain-marie, parmi tous les autres. La
vieille fille avait compté sur cette particularité de la pension pour faire son
coup. Ce ne fut pas sans quelques difficultés que les sept pensionnaires se
trouvèrent réunis. Au moment où Eugène, qui se détirait les bras, descendait le
dernier de tous, un commissionnaire lui remit une lettre de madame de Nucingen.
Cette lettre était ainsi conçue:
" Je n'ai ni fausse vanité ni colère avec
vous, mon ami. Je vous ai attendu jusqu'à deux heures après minuit. Attendre un
être que l'on aime! Qui a connu ce supplice ne l'impose à personne. Je vois
bien que vous aimez pour la première fois. Qu'est-il donc arrivé? L'inquiétude
m'a prise. Si je n'avais craint de livrer les secrets de mon coeur, je serais
allée savoir ce qui vous advenait d'heureux ou de malheureux. Mais sortir à
cette heure, soit à pied, soit en voiture, n'était-ce pas se perdre? J'ai senti
le malheur d'être femme. Rassurez-moi, expliquez-moi pourquoi vous n'êtes pas
venu, après ce que vous a dit mon père. Je me fâcherai, mais je vous
pardonnerai. Etes-vous malade? pourquoi se loger si loin? Un mot, de grâce. A
bientôt, n'est-ce pas? Un mot me suffira si vous êtes occupé. Dites: J'accours,
ou je souffre. Mais si vous étiez mal portant, mon père serait venu me le dire!
Qu'est-il donc arrivé?... "
- Oui, qu'est-il arrivé? s'écria Eugène qui se
précipita dans la salle à manger en froissant la lettre sans l'achever. Quelle
heure est-il?
- Onze heures et demie, dit Vautrin en sucrant
son café.
Le forçat évadé jeta sur Eugène le regard
froidement fascinateur que certains hommes éminemment magnétiques ont le don de
lancer, et qui, dit-on, calme les fous furieux dans les maisons d'aliénés.
Eugène trembla de tous ses membres. Le bruit d'un fiacre se fit entendre dans
la rue, et un domestique à la livrée de monsieur Taillefer, et que reconnut
sur-le-champ madame Couture, entra précipitamment d'un air effaré.
- Mademoiselle, s'écria-t-il, monsieur votre père
vous demande. Un grand malheur est arrivé. Monsieur Frédéric s'est battu en
duel, il a reçu un coup d'épée dans le front, les médecins désespèrent de le
sauver; vous aurez à peine le temps de lui dire adieu, il n'a plus sa
connaissance.
- Pauvre jeune homme! s'écria Vautrin. Comment se
querelle-t-on quand on a trente bonnes mille livres de rente? Décidément la
jeunesse ne sait pas se conduire.
- Monsieur! lui cria Eugène.
- Eh bien! quoi, grand enfant? dit Vautrin en
achevant de boire son café tranquillement, opération que mademoiselle
Michonneau suivait de l'oeil avec trop d'attention pour s'émouvoir de
l'événement extraordinaire qui stupéfiait tout le monde. N'y a-t-il pas des
duels tous les matins à Paris?
- Je vais avec vous, Victorine, disait madame
Couture.
Et ces deux femmes s'envolèrent sans châle ni
chapeau. Avant de s'en aller, Victorine, les yeux en pleurs, jeta sur Eugène un
regard qui lui disait: je ne croyais pas que notre bonheur dût me causer des
larmes!
- Bah! vous êtes donc prophète, monsieur Vautrin?
dit madame Vauquer.
- Je suis tout, dit Jacques Collin.
- C'est-y singulier! reprit madame Vauquer en
enfilant une suite de phrases insignifiantes sur cet événement. La mort nous
prend sans nous consulter. Les jeunes gens s'en vont souvent avant les vieux.
Nous sommes heureuses, nous autres femmes, de n'être pas sujettes au duel; mais
nous avons d'autres maladies que n'ont pas les hommes. Nous faisons les
enfants, et le mal de mère dure longtemps! Quel quine pour Victorine! Son père
est forcé de l'adopter.
- Voilà! dit Vautrin en regardant Eugène, hier
elle était sans un sou, ce matin elle est riche de plusieurs millions.
- Dites donc, monsieur Eugène, s'écria madame
Vauquer, vous avez mis la main au bon endroit.
A cette interpellation, le père Goriot regarda
l'étudiant et lui vit à la main la lettre chiffonnée.
- Vous ne l'avez pas achevée! qu'est-ce que cela
veut dire? seriez-vous comme les autres? lui demanda-t-il.
- Madame, je n'épouserai jamais mademoiselle
Victorine, dit Eugène en s'adressant à madame Vauquer avec un sentiment
d'horreur et de dégoût qui surprit les assistants.
Le père Goriot saisit la main de l'étudiant et la
lui serra. Il aurait voulu la baiser.
- Oh, oh! fit Vautrin. Les Italiens ont un bon
mot: col tempo !
- J'attends la réponse, dit à Rastignac le
commissionnaire de madame de Nucingen.
- Dites que j'irai.
L'homme s'en alla. Eugène était dans un violent
état d'irritation qui ne lui permettait pas d'être prudent.
- Que faire? disait-il à haute voix, en se
parlant à lui-même. Point de preuves!
Vautrin se mit à sourire. En ce moment la potion
absorbée par l'estomac commençait à opérer. Néanmoins le forçat était si
robuste qu'il se leva, regarda Rastignac, lui dit d'une voix creuse:- Jeune
homme, le bien nous vient en dormant.
Et il tomba roide mort.
- Il y a donc une justice divine, dit Eugène.
- Eh bien! qu'est-ce qui lui prend donc, à ce
pauvre cher monsieur Vautrin?
- Une apoplexie, cria mademoiselle Michonneau.
- Sylvie, allons, ma fille, va chercher le
médecin, dit la veuve. Ah! monsieur Rastignac, courez donc vite chez monsieur
Bianchon; Sylvie peut ne pas rencontrer notre médecin, monsieur Grimprel.
Rastignac, heureux d'avoir un prétexte de quitter
cette épouvantable caverne, s'enfuit en courant.
- Christophe, allons, trotte chez l'apothicaire
demander quelque chose contre l'apoplexie.
Christophe sortit.
- Mais, père Goriot, aidez-nous donc à le
transporter là-haut, chez lui.
Vautrin fut saisi, manoeuvré à travers l'escalier
et mis sur son lit.
- Je ne vous suis bon à rien, je vais voir ma
fille, dit monsieur Goriot.
- Vieil égoïste! s'écria madame Vauquer, va, je
te souhaite de mourir comme un chien.
- Allez donc voir si vous avez de l'éther, dit à
madame Vauquer mademoiselle Michonneau qui, aidée par Poiret, avait défait les
habits de Vautrin.
Madame Vauquer descendit chez elle et laissa
mademoiselle Michonneau maîtresse du champ de bataille.
- Allons, ôtez-lui donc sa chemise et
retournez-le vite! Soyez donc bon à quelque chose en m'évitant de voir des
nudités, dit-elle à Poiret. Vous restez là comme Baba.
Vautrin retourné, mademoiselle Michonneau
appliqua sur l'épaule du malade une forte claque et les deux fatales lettres
reparurent en blanc au milieu de la place rouge.
- Tiens, vous avez bien lestement gagné votre
gratification de trois mille francs, s'écria Poiret en tenant Vautrin debout,
pendant que mademoiselle Michonneau lui remettait sa chemise.- Ouf! il est
lourd, reprit-il en le couchant.
- Taisez-vous. S'il y avait une caisse? dit
vivement la vieille fille dont les yeux semblaient percer les murs, tant elle
examinait avec avidité les moindres meubles de la chambre.- Si l'on pouvait
ouvrir ce secrétaire, sous un prétexte quelconque? reprit-elle.
- Ce serait peut-être mal, répondit Poiret.
- Non. L'argent volé, ayant été celui de tout le
monde, n'est plus à personne. Mais le temps nous manque, répondit-elle.
J'entends la Vauquer.
- Voilà de l'éther, dit madame Vauquer. Par
exemple, c'est aujourd'hui la journée aux aventures.
Dieu! cet homme-là ne peut pas être malade, il
est blanc comme un poulet.
- Comme un poulet? répéta Poiret.
Son coeur bat régulièrement, dit la veuve en lui
posant la main sur le coeur.
- Régulièrement? dit Poiret étonné.
- Il est très bien.
- Vous trouvez? demanda Poiret.
- Dame! il a l'air de dormir. Sylvie est allée
chercher un médecin. Dites donc, mademoiselle Michonneau, il renifle à l'éther.
Bah! c'est un se-passe (un spasme).
Son pouls est bon. Il est fort comme un Turc. Voyez donc, mademoiselle, quelle
palatine il a sur l'estomac; il vivra cent ans, cet homme-là! Sa perruque tient
bien tout de même. Tiens, elle est collée, il a de faux cheveux, rapport à ce
qu'il est rouge. On dit qu'il sont tout bons ou tout mauvais, les rouges! Il
serait donc bon, lui?
- Bon à pendre, dit Poiret.
- Vous voulez dire au cou d'une jolie femme,
s'écria vivement mademoiselle Michonneau. Allez-vous-en donc, monsieur Poiret. اa nous regarde, nous autres, de vous soigner
quand vous êtes malades. D'ailleurs, pour ce à quoi vous êtes bon, vous pouvez
bien vous promener, ajouta-t-elle. Madame Vauquer et moi, nous garderons bien
ce cher monsieur Vautrin.
Poiret s'en alla doucement et sans murmurer,
comme un chien à qui son maître donne un coup de pied. Rastignac était sorti
pour marcher, pour prendre l'air, il étouffait. Ce crime commis à heure fixe,
il avait voulu l'empêcher la veille. Qu'était-il arrivé? Que devait-il faire?
Il tremblait d'en être le complice. Le sang-froid de Vautrin l'épouvantait
encore.
Si cependant Vautrin mourait sans parler, se
disait Rastignac.
Il allait à travers les allées du Luxembourg,
comme s'il eût été traqué par une meute de chiens, et il lui semblait en
entendre les aboiements.
- Eh bien! lui cria Bianchon, as-tu lu Le Pilote ?
Le Pilote
était une feuille radicale dirigée par monsieur Tissot, et qui donnait pour la
province, quelques heures après les journaux du matin, une édition où se
trouvaient les nouvelles du jour, qui alors avaient, dans les départements,
vingt-quatre heures d'avance sur les autres feuilles.
- Il s'y trouve une fameuse histoire, dit
l'interne de l'hôpital Cochin. Le fils Taillefer s'est battu en duel avec le
comte Franchessini, de la vieille garde, qui lui a mis deux pouces de fer dans
le front. Voilà la petite Victorine un des plus riches partis de Paris. Hein!
si l'on avait su cela? Quel trente-et-quarante que la mort! Est-il vrai que
Victorine te regardait d'un bon oeil, toi?
- Tais-toi, Bianchon, je ne l'épouserai jamais.
J'aime une délicieuse femme, je suis aimé, je...
- Tu dis cela comme si tu te battais les flancs
pour ne pas être infidèle. Montre-moi donc une femme qui vaille le sacrifice de
la fortune du sieur Taillefer.
- Tous les démons sont donc après moi? s'écria
Rastignac.
- Après qui donc en as-tu? es-tu fou? Donne-moi
donc la main, dit Bianchon, que je te tâte le pouls. Tu as la fièvre.
- Va donc chez la mère Vauquer, lui dit Eugène,
ce scélérat de Vautrin vient de tomber comme mort.
- Ah! dit Bianchon, qui laissa Rastignac seul, tu
me confirmes des soupçons que je veux aller vérifier.
La longue promenade de l'étudiant en droit fut
solennelle. Il fit en quelque sorte le tour de sa conscience. S'il flotta, s'il
examina, s'il hésita, du moins sa probité sortit de cette âpre et terrible
discussion éprouvée comme une barre de fer qui résiste à tous les essais. Il se
souvint des confidences que le père Goriot lui avait faites la veille, il se
rappela l'appartement choisi pour lui près de Delphine, rue d'Artois; il reprit
sa lettre, la relut, la baisa.- Un tel amour est mon ancre de salut, se dit-il.
Ce pauvre vieillard a bien souffert par le coeur. Il ne dit rien de ses
chagrins, mais qui ne les devinerait pas! Eh bien! j'aurai soin de lui comme d'un
père, je lui donnerai mille jouissances. Si elle m'aime, elle viendra souvent
chez moi passer la journée près de lui. Cette grande comtesse de Restaud est
une infâme, elle ferait un portier de son père.
Chère Delphine! elle est meilleure pour le
bonhomme, elle est digne d'être aimée. Ah! ce soir je serai donc heureux! Il
tira la montre, l'admira.- Tout m'a réussi! Quand on s'aime bien pour toujours,
l'on peut s'aider, je puis recevoir cela. D'ailleurs je parviendrai, certes, et
pourrai tout rendre au centuple. Il n'y a dans cette liaison ni crime, ni rien
qui puisse faire froncer le sourcil à la vertu la plus sévère. Combien
d'honnêtes gens contractent des unions semblables! Nous ne trompons personne;
et ce qui nous avilit, c'est le mensonge. Mentir, n'est-ce pas abdiquer? Elle
s'est depuis longtemps séparée de son mari. D'ailleurs, je lui dirai, moi, à
cet Alsacien, de me céder une femme qu'il lui est impossible de rendre
heureuse.
Le combat de Rastignac dura longtemps. Quoique la
victoire dût rester aux vertus de la jeunesse, il fut néanmoins ramené par une
invincible curiosité sur les quatre heures et demie, à la nuit tombante, vers
la Maison-Vauquer, qu'il se jurait à lui-même de quitter pour toujours. Il
voulait savoir si Vautrin était mort. Après avoir eu l'idée de lui administrer
un vomitif, Bianchon avait fait porter à son hôpital les matières rendues par
Vautrin, afin de les analyser chimiquement. En voyant l'insistance que mit
mademoiselle Michonneau à vouloir les faire jeter, ses doutes se fortifièrent.
Vautrin fut d'ailleurs trop promptement rétabli pour que Bianchon ne soupçonnât
pas quelque complot contre le joyeux boute-en-train de la pension. A l'heure où
rentra Rastignac, Vautrin se trouvait donc debout près du poêle dans la salle à
manger. Attirés plus tôt que de coutume par la nouvelle du duel de Taillefer le
fils, les pensionnaires, curieux de connaître les détails de l'affaire et
l'influence qu'elle avait eue sur la destinée de Victorine, étaient réunis,
moins le père Goriot, et devisaient de cette aventure. Quand Eugène entra, ses
yeux rencontrèrent ceux de l'imperturbable Vautrin, dont le regard pénétra si
avant dans son coeur et y remua si fortement quelques cordes mauvaises, qu'il
en frissonna.
- Eh bien! cher enfant, lui dit le forçat évadé,
la Camuse aura longtemps tort avec moi. J'ai, selon ces dames, soutenu
victorieusement un coup de sang qui aurait dû tuer un boeuf.
- Ah! vous pouvez bien dire un taureau, s'écria
la veuve Vauquer.
- Seriez-vous donc fâché de me voir en vie? dit
Vautrin à l'oreille de Rastignac, dont il crut deviner les pensées. Ce serait
d'un homme diantrement fort!
- Ah! ma foi, dit Bianchon, mademoiselle
Michonneau parlait avant-hier d'un monsieur surnommé Trompe la-Mort ; ce nom-là vous irait bien.
Ce mot produisit sur Vautrin l'effet de la
foudre: il pâlit et chancela, son regard magnétique tomba comme un rayon de
soleil sur mademoiselle Michonneau, à laquelle ce jet de volonté cassa les
jarrets. La vieille fille se laissa couler sur une chaise. Poiret s'avança
vivement entre elle et Vautrin, comprenant qu'elle était en danger, tant la
figure du forçat devint férocement significative en déposant le masque bénin
sous lequel se cachait sa vraie nature. Sans rien comprendre encore à ce drame,
tous les pensionnaires restèrent ébahis. En ce moment, l'on entendit le pas de
plusieurs hommes, et le bruit de quelques fusils que des soldats firent sonner
sur le pavé de la rue. Au moment où Collin cherchait machinalement une issue en
regardant les fenêtres et les murs, quatre hommes se montrèrent à la porte du
salon. Le premier était le chef de la police de sûreté, les trois autres
étaient des officiers de paix.
- Au nom de la loi et du roi, dit un des
officiers dont le discours fut couvert par un murmure d'étonnement.
Bientôt le silence régna dans la salle à manger,
les pensionnaires se séparèrent pour livrer passage à trois de ces hommes qui
tous avaient la main dans leur poche de côté et y tenaient un pistolet armé.
Deux gendarmes qui suivaient les agents occupèrent la porte du salon, et deux
autres se montrèrent à celle qui sortait par l'escalier. Le pas et les fusils
de plusieurs soldats retentirent sur le pavé caillouteux qui longeait la
façade. Tout espoir de fuite fut donc interdit à Trompe-la-Mort, sur qui tous les
regards s'arrêtèrent irrésistiblement. Le chef alla droit à lui, commença par
lui donner sur la tête une tape si violemment appliquée qu'il fit sauter la
perruque et rendit à la tête de Collin toute son horreur. Accompagnées de
cheveux rouge brique et courts qui leur donnaient un épouvantable caractère de
force mêlée de ruse, cette tête et cette face, en harmonie avec le buste,
furent intelligemment illuminées comme si les feux de l'enfer les eussent
éclairées. Chacun comprit tout Vautrin, son passé, son présent, son avenir, ses
doctrines implacables, la religion de son bon plaisir, la royauté que lui
donnaient le cynisme de ses pensées, de ses actes, et la force d'une
organisation faite à tout. Le sang lui monta au visage, et ses yeux brillèrent
comme ceux d'un chat sauvage. Il bondit sur lui-même par un mouvement empreint
d'une si féroce énergie, il rugit si bien qu'il arracha des cris de terreur à
tous les pensionnaires. A ce geste de lion, et s'appuyant de la clameur
générale, les agents tirèrent leurs pistolets. Collin comprit son danger en
voyant briller le chien de chaque arme, et donna tout à coup la preuve de la
plus haute puissance humaine. Horrible et majestueux spectacle! sa physionomie
présenta un phénomène qui ne peut être comparé qu'à celui de la chaudière
pleine de cette vapeur fumeuse qui soulèverait des montagnes, et que dissout en
un clin d'oeil une goutte d'eau froide. La goutte d'eau qui froidit sa rage fut
une réflexion rapide comme un éclair. Il se mit à sourire et regarda sa perruque.
- Tu n'es pas dans tes jours de politesse, dit-il
au chef de la police de sûreté. Et il tendit ses mains aux gendarmes en les
appelant par un signe de tête. Messieurs les gendarmes, mettez-moi les menottes
ou les poucettes. je prends à témoin les personnes présentes que je ne résiste
pas. Un murmure admiratif, arraché par la promptitude avec laquelle la lave et
le feu sortirent et rentrèrent dans ce volcan humain, retentit dans la salle.- اa te la coupe, monsieur l'enfonceur, reprit le
forçat en regardant le célèbre directeur de la police judiciaire.
- Allons, qu'on se déshabille, lui dit l'homme de
la petite rue Sainte-Anne d'un air plein de mépris.
- Pourquoi? dit Collin, il y a des dames. Je ne
nie rien, et je me rends.
Il fit une pause, et regarda l'assemblée comme un
orateur qui va dire des choses surprenantes.
- Ecrivez, papa Lachapelle, dit-il en s'adressant
à un petit vieillard en cheveux blancs qui s'était assis au bout de la table
après avoir tiré d'un portefeuille le procès-verbal de l'arrestation. Je
reconnais être Jacques Collin, dit Trompe-la-Mort, condamné à vingt ans de
fers; et je viens de prouver que je n'ai pas volé mon surnom. Si j'avais
seulement levé la main, dit-il aux pensionnaires, ces trois mouchards-là
répandaient tout mon raisiné sur le trimar
domestique de maman Vauquer. Ces drôles se mêlent de combiner des guet-apens!
Madame Vauquer se trouva mal en entendant ces
mots.- Mon Dieu! c'est à en faire une maladie, moi qui étais hier à la Gaîté
avec lui, dit-elle à Sylvie.
- De la philosophie, maman, reprit Collin. Est-ce
un malheur d'être allée dans ma loge hier, à la Gaîté? s'écria-t-il. Etes-vous
meilleure que nous? Nous avons moins d'infamie sur l'épaule que vous n'en avez
dans le coeur, membres flasques d'une société gangrenée: le meilleur d'entre
vous ne me résistait pas. Ses yeux s'arrêtèrent sur Rastignac, auquel il
adressa un sourire gracieux qui contrastait singulièrement avec la rude
expression de sa figure.- Notre marché va toujours, mon ange, en cas
d'acceptation, toutefois! Vous savez? Il chanta!
Ma
Fanchette est charmante
Dans sa
simplicité.
- Ne soyez pas embarrassé, reprit-il, je sais
faire mes recouvrements. L'on me craint trop pour me flouer, moi!
Le bagne avec ses moeurs et son langage, avec ses
brusques transitions du plaisant à l'horrible, son épouvantable grandeur, sa
familiarité, sa bassesse, fut tout à coup représenté dans cette interpellation
et par cet homme, qui ne fut plus un homme, mais le type de toute une nation
dégénérée, d'un peuple sauvage et logique, brutal et souple. En un moment
Collin devint un poème infernal où se peignirent tous les sentiments humains,
moins un seul, celui du repentir. Son regard était celui de l'archange déchu
qui veut toujours la guerre. Rastignac baissa les yeux en acceptant ce
cousinage criminel comme une expiation de ses mauvaises pensées.
- Qui m'a trahi? dit Collin en promenant son
terrible regard sur l'assemblée. Et l'arrêtant sur mademoiselle Michonneau:
C'est toi, lui dit-il, vieille cagnotte, tu m'a donné un faux coup de sang,
curieuse! En disant deux mots, je pourrais te faire scier le cou dans huit
jours. Je te pardonne, je suis chrétien. D'ailleurs ce n'est pas toi qui m'as
vendu. Mais qui?- Ah! ah! vous fouillez là-haut, s'écria-t-il en entendant les
officiers de la police judiciaire qui ouvraient ses armoires et s'emparaient de
ses effets. Dénichés les oiseaux, envolés d'hier. Et vous ne saurez rien. Mes
livres de commerce sont là, dit-il en se frappant le front. Je sais qui m'a
vendu maintenant. Ce ne peut être que ce gredin de Fil-de-Soie. Pas vrai, père
l'empoigneur? dit-il au chef de police. اa
s'accorde trop bien avec le séjour de nos billets de banque là-haut. Plus rien,
mes petits mouchards. Quant à Fil-de-Soie, il sera terré sous quinze jours, lors même que vous le feriez garder par
toute votre gendarmerie.- Que lui avez-vous donné, à cette Michonnette? dit-il
aux gens de la police, quelque millier d'écus? je valais mieux que ça, Ninon
cariée, Pompadour en loques, Vénus du Père-Lachaise. Si tu m'avais prévenu, tu
aurais eu six mille francs. Ah! tu ne t'en doutais pas, vieille vendeuse de
chair, sans quoi aurais eu la préférence. Oui, je les aurais donnés pour éviter
un voyage qui me contrarie et qui me fait perdre de l'argent, disait-il pendant
qu'on lui mettait les menottes. Ces gens-là vont se faire un plaisir de me
traîner un temps infini pour m'
otolondrer. S'ils m'envoyaient tout de suite au bagne, je serais bientôt
rendu à mes occupations, malgré nos petits badauds du quai des Orfèvres.
Là-bas, ils vont tous se mettre l'âme à l'envers pour faire évader leur
général, ce bon Trompe-la-Mort! Y a-t-il un de vous qui soit, comme moi, riche
de plus de dix mille frères prêts à tout faire pour vous? demanda-t-il avec
fierté. Il y a du bon là, dit-il en se frappant le coeur; je n'ai jamais trahi
personne! Tiens, cagnotte, vois-les, dit-il en s'adressant à la vieille fille.
Ils me regardent avec terreur, mais toi tu leur soulèves le coeur de dégoût.
Ramasse ton lot. Il fit une pause en contemplant les pensionnaires.- Etes-vous
bêtes, vous autres! n'avez-vous jamais vu de forçat? Un forçat de la trempe de
Collin, ici présent, est un homme moins lâche que les autres, et qui proteste
contre les profondes déceptions du contrat social, comme dit Jean-Jacques, dont
je me glorifie d'être l'élève. Enfin, je suis seul contre le gouvernement avec
son tas de tribunaux, de gendarmes, de budgets, et je les roule.
- Diantre! dit le peintre, il est fameusement
beau à dessiner.
- Dis-moi, menin de monseigneur le bourreau,
gouverneur de la Veuve (nom plein de terrible poésie que les forçats donnent à
la guillotine), ajouta-t-il en se tournant vers le chef de la police de sûreté,
sois bon enfant, dis-moi si c'est Fil-de-Soie qui m'a vendu! je ne voudrais pas
qu'il payât pour un autre, ce ne serait pas juste.
En ce moment les agents qui avaient tout ouvert
et tout inventorié chez lui rentrèrent et parlèrent à voix basse au chef de
l'expédition. Le procès-verbal était fini.
- Messieurs, dit Collin en s'adressant aux
pensionnaires, ils vont m'emmener. Vous avez été tous très aimables pour moi
pendant mon séjour ici, j'en aurai de la reconnaissance. Recevez mes adieux.
Vous me permettrez de vous envoyer des figues de Provence. Il fit quelques pas,
et se retourna pour regarder Rastignac. Adieu, Eugène, dit-il d'une voix douce
et triste qui contrastait singulièrement avec le ton brusque de ses discours.
Si tu étais gêné, je t'ai laissé un ami dévoué. Malgré ses menottes, il put se
mettre en garde, fit un appel de maître d'armes, cria: Une, deux! et se fendit.
En cas de malheur, adresse-toi là. Homme et argent, tu peux disposer de tout.
Ce singulier personnage mit assez de bouffonnerie
dans ces dernières paroles pour qu'elles ne pussent être comprises que de
Rastignac et de lui. Quand la maison fut évacuée par les gendarmes, par les
soldats et par les agents de la police, Sylvie, qui frottait de vinaigre les
tempes de sa maîtresse, regarda les pensionnaires étonnés.
- Eh bien! dit-elle, c'était un bon homme tout de
même.
Cette phrase rompit le charme que produisaient
sur chacun l'affluence et la diversité des sentiments excités par cette scène.
En ce moment, les pensionnaires, après s'être examinés entre eux, virent tous à
la fois mademoiselle Michonneau grêle, sèche et froide autant qu'une momie,
tapie près du poêle, les yeux baissés, comme si elle eût craint que l'ombre de
son abat-jour ne fût pas assez forte pour cacher l'expression de ses regards.
Cette figure, qui leur était antipathique depuis si longtemps, fut tout à coup
expliquée. Un murmure, qui, par sa parfaite unité de son, trahissait un dégoût
unanime, retentit sourdement. Mademoiselle Michonneau l'entendit et resta.
Bianchon, le premier, se pencha vers son voisin.
- Je décampe si cette fille doit continuer à
dîner avec nous, dit-il à demi-voix.
En un clin d'oeil chacun, moins Poiret, approuva
la proposition de l'étudiant en médecine, qui, fort de l'adhésion générale,
s'avança vers le vieux pensionnaire.
- Vous qui êtes lié particulièrement avec
mademoiselle Michonneau, lui dit-il, parlez-lui, faites-lui comprendre qu'elle
doit s'en aller à l'instant même.
- A l'instant même? répéta Poiret étonné.
Puis il vint auprès de la vieille, et lui dit
quelques mots à l'oreille.
- Mais mon terme est payé, je suis ici pour mon argent
comme tout le monde, dit-elle en lançant un regard de vipère sur les
pensionnaires.
- Qu'à cela ne tienne, nous nous cotiserons pour
vous le rendre, dit Rastignac.
- Monsieur soutient Collin, répondit-elle en
jetant sur l'étudiant un regard venimeux et interrogateur, il n'est pas
difficile de savoir pourquoi.
A ce mot, Eugène bondit comme pour se ruer sur la
vieille fille et l'étrangler. Ce regard, dont il comprit les perfidies, venait
de jeter une horrible lumière dans son âme.
- Laissez-la donc, s'écrièrent les pensionnaires.
Rastignac se croisa les bras et resta muet.
- Finissons-en avec mademoiselle judas, dit le
peintre en s'adressant à madame Vauquer. Madame, si vous ne mettez pas à la
porte la Michonneau, nous quittons tous votre baraque, et nous dirons partout
qu'il ne s'y trouve que des espions et des forçats. Dans le cas contraire, nous
nous tairons tous sur cet événement, qui, au bout du compte, pourrait arriver
dans les meilleures sociétés, jusqu'à ce qu'on marque les galériens au front,
et qu'on leur défende de se déguiser en bourgeois de Paris, et de se faire
aussi bêtement farceurs qu'ils le sont tous.
A ce discours, madame Vauquer retrouva
miraculeusement la santé, se redressa, se croisa les bras, ouvrit ses yeux
clairs et sans apparence de larmes.
- Mais, mon cher monsieur, vous voulez donc la
ruine de ma maison? Voilà monsieur Vautrin... Oh! mon Dieu, se dit-elle en
s'interrompant elle-même, je ne puis pas m'empêcher de l'appeler par son nom
d'honnête homme! Voilà, reprit-elle, un appartement vide, et vous voulez que
j'en aie deux de plus à louer dans une saison où tout le monde est casé.
- Messieurs, prenons nos chapeaux, et allons
dîner place Sorbonne, chez Flicoteaux, dit Bianchon.
Madame Vauquer calcula d'un seul coup d'oeil le
parti le plus avantageux, et roula jusqu'à mademoiselle
Michonneau.
- Allons, ma chère petite belle, vous ne voulez
pas la
mort de mon établissement, hein? Vous voyez à
quelle extrémité me réduisent ces messieurs; remontez dans votre chambre pour
ce soir.
- Du tout, du tout, crièrent les pensionnaires,
nous voulons qu'elle sorte à l'instant.
- Mais elle n'a pas dîné, cette pauvre
demoiselle, dit Poiret d'un ton piteux.
- Elle ira dîner où elle voudra, crièrent
plusieurs voix.
- A la porte, la moucharde!
- A la porte, les mouchards!
- Messieurs, s'écria Poiret, qui s'éleva tout à
coup à la hauteur du courage que l'amour prête aux béliers, respectez une
personne du sexe.
- Les mouchards ne sont d'aucun sexe, dit le peintre.
- Fameux sexorama!
- A la portorama!
- Messieurs, ceci est indécent. Quand on renvoie
les gens, on doit y mettre des formes. Nous avons payé, nous restons, dit
Poiret en se couvrant de sa casquette et se plaçant sur une chaise à côté de
mademoiselle Michonneau, que prêchait madame Vauquer.
- Méchant, lui dit le peintre d'un air comique,
petit méchant, va!
Allons, si vous ne vous en allez pas, nous nous
en allons, nous autres, dit Bianchon.
Et les pensionnaires firent en masse un mouvement
vers le salon.
- Mademoiselle, que voulez-vous donc? s'écria
madame Vauquer, je suis ruinée. Vous ne pouvez pas rester, ils vont en venir à
des actes de violence.
Mademoiselle Michonneau se leva.
- Elle s'en ira!- Elle ne s'en ira pas!- Elle
s'en ira!- Elle ne s'en ira pas! Ces mots dits alternativement, et l'hostilité
des propos qui commençaient à se tenir sur elle, contraignirent mademoiselle
Michonneau à partir, après quelques stipulations faites à voix basse avec
l'hôtesse.
- je vais chez madame Buneaud, dit-elle d'un air
menaçant.
Allez où vous voudrez, mademoiselle, dit madame
Vauquer, qui vit une cruelle injure dans le choix qu'elle faisait d'une maison
avec laquelle elle rivalisait, et qui lui était conséquemment odieuse. Allez
chez la Buneaud, vous aurez du vin à faire danser les chèvres, et des plats
achetés chez les regrattiers.
Les pensionnaires se mirent sur deux files dans
le plus grand silence. Poiret regarda si tendrement mademoiselle Michonneau, il
se montra si naïvement indécis, sans savoir s'il devait la suivre ou rester,
que les pensionnaires, heureux du départ de mademoiselle Michonneau, se mirent
à rire en se regardant.
- Xi, xi, xi, Poiret, lui cria le peintre.
Allons, houp-là, haoup!
L'employé au Muséum se mit à chanter comiquement
ce début d'une romance connue:
Partant pour la Syrie,
Le jeune et beau Dunois...
- Allez donc, vous en mourez d'envie, trahit sua quemaque voluptas, dit
Bianchon.
- Chacun suit sa particulière, traduction libre
de Virgile, dit le répétiteur.
Mademoiselle Michonneau ayant fait le geste de
prendre le bras de Poiret en le regardant, il ne put résister à cet appel, et
vint donner son appui à la vieille. Des applaudissements éclatèrent, et il y
eut une explosion de rires.- Bravo, Poiret! Ce vieux Poiret!- Apollon.-
Poiret.- Mars.- Poiret.- Courageux Poiret!
En ce moment, un commissionnaire entra, remit une
lettre à madame Vauquer, qui se laissa couler sur sa chaise, après l'avoir lue.
- Mais il n'y a plus qu'à brûler ma maison, le
tonnerre y tombe. Le fils Taillefer est mort à trois heures. Je suis bien punie
d'avoir souhaité du bien à ces dames au détriment de ce pauvre jeune homme.
Madame Couture et Victorine me redemandent leurs effets, et vont demeurer chez
son père. Monsieur Taillefer permet à sa fille de garder la veuve Couture comme
demoiselle de compagnie. Quatre appartements vacants, cinq pensionnaires de
moins! Elle s'assit et parut près de pleurer. Le malheur est entré chez moi,
s'écria-t-elle.
Le roulement d'une voiture qui s'arrêtait retentit
tout à coup dans la rue.
- Encore quelque chape-chute, dit Sylvie.
Goriot montra soudain une physionomie brillante
et colorée de bonheur, qui pouvait faire croire à sa régénération.
- Goriot en fiacre, dirent les pensionnaires, la
fin du monde arrive.
Le bonhomme alla droit à Eugène, qui restait
pensif dans un coin, et le prit par le bras Venez, lui dit-il d'un air joyeux.
- Vous ne savez donc pas ce qui se passe? lui dit
Eugène. Vautrin était un forçat que l'on vient d'arrêter, et le fils Taillefer
est mort.
- Eh bien! qu'est-ce que ça nous fait? répondit
le père Goriot. je dîne avec ma filles chez vous, entendez-vous? Elle vous
attend, venez!
Il tira si violemment Rastignac par le bras,
qu'il le fit marcher de force, et parut l'enlever comme si c'eût été sa
maîtresse.
- Dînons, cria le peintre.
En un moment chacun prit sa chaise et s'attabla.
Par exemple, dit la grosse Sylvie, tout est
malheur aujourd'hui, mon haricot de mouton s'est attaché. Bah! vous le mangerez
brûlé, tant pire!
Madame Vauquer n'eut pas le courage de dire un
mot en ne voyant que dix personnes au lieu de dix-huit autour de sa table; mais
chacun tenta de la consoler et de l'égayer. Si d'abord les externes
s'entretinrent de Vautrin et des événements de la journée, ils obéirent bientôt
à l'allure serpentine de leur conversation, et se mirent à parler des duels, du
bagne, de la justice, des lois à refaire, des prisons. Puis ils se trouvèrent à
mille lieues de Jacques Collin, de Victorine et de son frère. Quoiqu'ils ne
fussent que dix, ils crièrent comme vingt, et semblaient être plus nombreux
qu'à l'ordinaire; ce fut toute la différence qu'il y eut entre ce dîner et
celui de la veille. L'insouciance habituelle de ce monde égoïste qui, le
lendemain, devait avoir dans les événements quotidiens de Paris une autre proie
à dévorer, reprit le dessus, et madame Vauquer elle-même se laissa calmer par
l'espérance, qui emprunta la voix de la grosse Sylvie.
Cette journée devait être jusqu'au soir une
fantasmagorie pour Eugène, qui, malgré la force de son caractère et la bonté de
sa tête, ne savait comment classer ses idées, quand il se trouva dans le fiacre
à côté du père Goriot dont les discours trahissaient une joie inaccoutumée, et
retentissaient à son oreille, après tant d'émotions, comme les paroles que nous
entendons en rêve.
- C'est fini de ce matin. Nous dirions tous les
trois ensemble, ensemble! comprenez-vous? Voici quatre ans que je n'ai dîné
avec ma Delphine, ma petite Delphine. Je vais l'avoir à moi pendant toute une
soirée. Nous sommes chez vous depuis ce matin. J'ai travaillé comme un
manoeuvre, habit bas. J'aidais à porter les meubles Ah! ah! vous ne savez pas
comme elle est gentille à table, elle s'occupera de moi: " Tenez, papa,
mangez donc de cela, c'est bon. " Et alors je ne peux pas manger. Oh! y
a-t-il longtemps que je n'ai été tranquille avec elle comme nous allons l'être!
- Mais, lui dit Eugène, aujourd'hui le monde est
donc renversé?
- Renversé? dit le père Goriot. Mais à aucune
époque le monde n'a si bien été. Je ne vois que des figures gaies dans les
rues, des gens qui se donnent des poignées de main, et qui s'embrassent; des
gens heureux comme s'ils allaient tous dîner chez leurs filles, y gobichonner un bon petit dîner qu'elle a
commandé devant moi au chef du café des Anglais. Mais bah! près d'elle le
chicotin serait doux comme miel.
- Je crois revenir à la vie, dit Eugène.
- Mais marchez donc, cocher, cria le père Goriot
en ouvrant la glace de devant. Allez donc plus vite, je vous donnerai cent sous
pour boire si vous me menez en dix minutes là où vous savez. En entendant cette
promesse, le cocher traversa Paris avec la rapidité de l'éclair.
- Il ne va pas, ce cocher, disait le père Goriot.
- Mais où me conduisez-vous donc? lui demanda
Rastignac.
- Chez vous, dit le père Goriot..
La voiture s'arrêta rue d'Artois. Le bonhomme
descendit le premier et jeta dix francs au cocher, avec la prodigalité d'un
homme veuf qui, dans le paroxysme de son plaisir, ne prend garde à rien.
- Allons, montons, dit-il à Rastignac en lui
faisant traverser une cour et le conduisant à la porte d'un appartement situé
au troisième étage, sur le derrière d'une maison neuve et de belle apparence.
Le père Goriot n'eut pas besoin de sonner. Thérèse, la femme de chambre de
madame de Nucingen, leur ouvrit la porte. Eugène se vit dans un délicieux
appartement de garçon, composé d'une antichambre, d'un petit salon, d'une
chambre à coucher et d'un cabinet ayant vue sur un jardin. Dans le petit salon,
dont l'ameublement et le décor pouvaient soutenir la comparaison avec ce qu'il
y avait de plus joli, de plus gracieux, il aperçut, à la lumière des bougies,
Delphine, qui se leva d'une causeuse, au coin du feu, mit son écran sur la
cheminée, et lui dit avec une intonation de voix chargée de tendresse:- Il a
donc fallu vous aller chercher, monsieur qui ne comprenez rien.
Thérèse sortit. L'étudiant prit Delphine dans ses
bras, la serra vivement et pleura de joie. Ce dernier contraste entre ce qu'il
voyait et ce qu'il venait de voir, dans un jour où tant d'irritations avaient
fatigué son coeur et sa tête, détermina chez Rastignac un accès de sensibilité
nerveuse.
- Je savais bien, moi, qu'il t'aimait, dit tout
bas le père Goriot à sa fille pendant qu'Eugène abattu gisait sur la causeuse
sans pouvoir prononcer une parole ni se rendre compte encore de la manière dont
ce dernier coup de baguette avait été frappé.
- Mais venez donc voir, lui dit madame de
Nucingen en le prenant par la main et l'emmenant dans une chambre dont les
tapis, les meubles et les moindres détails lui rappelèrent, en de plus petites
proportions, celle de Delphine.
- Il y manque un lit, dit Rastignac.
- Oui, monsieur, dit-elle en rougissant et lui
serrant la main.
Eugène la regarda, et comprit, jeune encore, tout
ce qu'il y avait de pudeur vraie dans un coeur de femme aimante.
- Vous êtes une de ces créatures que l'on doit
adorer toujours, lui dit-il à l'oreille. Oui, j'ose vous le dire, puisque nous
nous comprenons si bien: plus vif et sincère est l'amour, plus il doit être
voilé, mystérieux. Ne donnons notre secret à personne.
- Oh! je ne serai pas quelqu'un, moi, dit le père
Goriot en grognant.
- Vous savez bien que vous êtes nous, vous...
- Ah! voilà ce que je voulais. Vous ne ferez pas
attention à moi, n'est-ce pas? J'irai, je viendrai comme un bon esprit qui est
partout, et qu'on sait être là sans le voir. Eh bien! Delphinette, Ninette,
Dedel! n'ai-je pas eu raison de te dire Il y a un joli appartement rue
d'Artois, meublons-le pour lui! " Tu ne voulais pas. Ah! c'est moi qui
suis l'auteur de ta joie, comme je suis l'auteur de tes jours. Les pères
doivent toujours donner pour être heureux. Donner toujours, c'est ce qui fait
qu'on est père.
- Comment? dit Eugène.
- Oui, elle ne voulait pas, elle avait peur qu'on
ne dit des bêtises, comme si le monde valait le bonheur! Mais toutes les femmes
rêvent de faire ce qu'elle fait....
Le père Goriot parlait tout seul, madame de
Nucingen avait emmené Rastignac dans le cabinet où le bruit d'un baiser
retentit, quelque légèrement qu'il fût pris. Cette pièce était en rapport avec
l'élégance de l'appartement, dans lequel d'ailleurs rien ne manquait.
- A-t-on bien deviné vos voeux? dit-elle en
revenant dans le salon pour se mettre à table.
- Oui, dit-il, trop bien. Hélas! ce luxe si
complet, ces beaux rêves réalisés, toutes les poésies d'une vie jeune,
élégante, je les sens trop pour ne pas les mériter mais je ne puis les accepter
de vous, et je suis trop pauvre encore pour...
- Ah! ah! vous me résistez déjà, dit-elle d'un
petit air d'autorité railleuse en faisant une de ces jolies moues que font les
femmes quand elles veulent se moquer de quelque scrupule pour le mieux
dissiper.
Eugène s'était trop solennellement interrogé
pendant cette journée, et l'arrestation de Vautrin, en lui montrant la
profondeur de l'abîme dans lequel il avait failli rouler, venait de trop bien
corroborer ses sentiments nobles et sa délicatesse pour qu'il cédât à cette
caressante réfutation de ses idées généreuses. Une profonde tristesse s'empara
de lui.
- Comment! dit madame de Nucingen, vous
refuseriez? Savez-vous ce que signifie un refus semblable? Vous doutez de
l'avenir, vous n'osez pas vous lier à moi. Vous avez donc peur de trahir mon
affection? Si vous m'aimez, si je... vous aime, pourquoi reculez-vous devant
d'aussi minces obligations? Si vous connaissiez le plaisir que j'ai eu à
m'occuper de tout ce ménage de garçon, vous n'hésiteriez pas, et vous me
demanderiez pardon. J'avais de l'argent à vous, et je l'ai bien employé, voilà
tout. Vous croyez être grand, et vous êtes petit. Vous demandez bien plus....
(Ah! dit-elle en saisissant un regard de passion chez Eugène) et vous faites
des façons pour des niaiseries. Si vous ne m'aimez point, oh! oui, n'acceptez pas.
Mon sort est dans un mot. Parlez! Mais, mon père, dites-lui donc quelques
bonnes raisons, ajouta-t-elle en se tournant vers son père après une pause.
Croit-il que je ne sois pas moins chatouilleuse que lui sur notre honneur?
Le père Goriot avait le sourire fixe d'un
thériaki en voyant, en écoutant cette jolie querelle.
- Enfant! vous êtes à l'entrée de la vie,
reprit-elle en saisissant la main d'Eugène, vous trouvez une barrière
insurmontable pour beaucoup de gens, une main de femme vous l'ouvre, et vous
reculez! Mais vous réussirez, vous ferez une brillante fortune, le succès est
écrit sur votre beau front. Ne pourrez-vous pas alors me rendre ce que je vous
prête aujourd'hui? Autrefois les dames ne donnaient-elles pas à leurs
chevaliers des armures, des épées, des casques, des cottes de mailles, des
chevaux, afin qu'ils pussent aller combattre en leur nom dans les tournois? Eh
bien! Eugène, les choses que je vous offre sont les armes de l'époque, des
outils nécessaires à qui veut être quelque chose. Il est joli, le grenier où
vous êtes, s'il ressemble à la chambre de papa. Voyons, nous ne dînerons donc
pas? Voulez-vous m'attrister? Répondez donc! dit-elle en lui secouant la main.
Mon Dieu, papa, décide-le donc, ou je sors et ne le revois jamais.
- Je vais vous décider, dit le père Goriot en
sortant de son extase. Mon cher monsieur Eugène, vous allez emprunter de
l'argent à des juifs, n'est-ce pas?
- Il le faut bien, dit-il.
- Bon, je vous tiens, reprit le bonhomme en
tirant un mauvais portefeuille en cuir tout usé. Je me suis fait juif, j'ai
payé toutes les factures, les voici. Vous ne devez pas un centime pour tout ce
qui se trouve ici. اa ne fait pas une
grosse somme, tout au plus cinq mille francs. Je vous les prête, moi! Vous ne
me refuserez pas, je ne suis pas une femme. Vous m'en ferez une reconnaissance
sur un chiffon de papier, et vous me les rendrez plus tard.
Quelques pleurs roulèrent à la fois dans les yeux
d'Eugène et de Delphine, qui se regardèrent avec surprise. Rastignac tendit la
main au bonhomme et la lui serra.
- Eh bien, quoi! n'êtes-vous pas mes enfants? dit
Goriot.
- Mais, mon pauvre père, dit madame de Nucingen,
comment avez-vous donc fait?
- Ah! nous y voilà, répondit-il. Quand je t'ai eu
décidée à le mettre près de toi, que je t'ai vue achetant des choses comme pour
une mariée, je me suis dit: " Elle va se trouver dans l'embarras! "
L'avoué prétend que le procès à intenter à ton mari, pour lui faire rendre ta
fortune, durera plus de six mois. Bon. J'ai vendu mes treize cent cinquante
livres de rente perpétuelle; je me suis fait, avec quinze mille francs, douze
cents francs de rentes viagères bien hypothéquées, et j'ai payé vos marchands
avec le reste du capital, mes enfants. Moi, j'ai là-haut une chambre de
cinquante écus par an, je peux vivre comme un prince avec quarante sous par
jour, et j'aurai encore du reste. Je n'use rien, il ne me faut presque pas
d'habits. Voilà quinze jours que je ris dans ma barbe en me disant: "
Vont-ils être heureux! " Eh bien, n'êtes-vous pas heureux?
- Oh! papa, papa! dit madame de Nucingen en
sautant sur son père qui la reçut sur ses genoux. Elle le couvrit de baisers,
lui caressa les joues avec ses cheveux blonds, et versa des pleurs sur ce vieux
visage épanoui, brillant.- Cher père, vous êtes un père! Non, il n'existe pas
deux pères comme vous sous le ciel. Eugène vous aimait bien déjà, que sera-ce
maintenant!
- Mais, mes enfants, dit le père Goriot qui
depuis dix ans n'avait pas senti le coeur de sa fille battre sur le sien, mais,
Delphinette, tu veux donc me faire mourir de joie! Mon pauvre coeur se brise.
Allez, monsieur Eugène, nous sommes déjà quittes! Et le vieillard serrait sa
fille par une étreinte si sauvage, si délirante, qu'elle dit:- Ah! tu me fais
mal.- je t'ai fait mal! dit-il en pâlissant. Il la regarda d'un air surhumain
de douleur. Pour bien peindre la physionomie de ce Christ de la Paternité, il
faudrait aller chercher des comparaisons dans les images que les princes de la
palette ont inventées pour peindre la passion soufferte au bénéfice des mondes
par le Sauveur des hommes. Le père Goriot baisa bien doucement la ceinture que
ses doigts avaient trop pressée.
Non, non, je ne t'ai pas fait mal non, reprit-il
en la questionnant par un sourire; c'est toi qui m'as fait mal avec ton cri. اa coûte plus cher, dit-il à l'oreille de sa
fille en la lui baisant avec précaution, mais il faut l'attraper, sans quoi il
se fâcherait.
Eugène était pétrifié par l'inépuisable
dévouement de cet homme, et le contemplait en exprimant cette naïve admiration
qui, au jeune âge, est de la foi.
- Je serai digne de tout cela, s'écria-t-il.
- O mon Eugène, c'est beau ce que vous venez de
dire là. Et madame de Nucingen baisa l'étudiant au front.
- Il a refusé pour toi mademoiselle Taillefer et
ses millions, dit le père Goriot. Oui, elle vous aimait, la petite, et, son
frère mort, la voilà riche comme Crésus.
Oh! pourquoi le dire? s'écria Rastignac.
Eugène, lui dit Delphine à l'oreille, maintenant
j'ai un regret pour ce soir. Ah! je vous aimerai bien, moi! et toujours.
- Voilà la plus belle journée que j'aie eue
depuis vos mariages, s'écria le père Goriot. Le bon Dieu peut me faire souffrir
tant qu'il lui plaira, pourvu que ce ne soit pas par vous, je me dirai: En février
de cette année, j'ai été pendant un moment plus heureux que les hommes ne
peuvent l'être pendant toute leur vie. Regarde-moi, Fifine! dit-il à sa fille.
Elle est bien belle, n'est-ce pas? Dites-moi donc, avez-vous rencontré beaucoup
de femmes qui aient ses jolies couleurs et sa petite fossette? Non, pas vrai?
Eh bien, c'est moi qui ai fait cet amour de femme. Désormais, en se trouvant
heureuse par vous, elle deviendra mille fois mieux. Je puis aller en enfer, mon
voisin, dit-il, s'il vous faut ma part de paradis, je vous la donne. Mangeons,
mangeons, reprit-il en ne sachant plus ce qu'il disait, tout est à nous.
- Ce pauvre père!
- Si tu savais, mon enfant, dit-il en se levant
et allant à elle, lui prenant la tête et la baisant au milieu de ses nattes de
cheveux, combien tu peux me rendre heureux à bon marché! viens me voir
quelquefois, je serai là-haut, tu n'auras qu'un pas à faire. Promets-le-moi,
dis!
- Oui, cher père.
- Dis encore.
- Oui, mon bon père.
- Tais-toi, je te le ferais dire cent fois si je
m'écoutais. Dînons.
La soirée tout entière fut employée en
enfantillages, et le père Goriot ne se montra pas le moins fou des trois. Il se
couchait aux pieds de sa fille pour les baiser; il la regardait longtemps dans
les yeux il frottait sa tête contre sa robe; enfin il faisait des folies comme
en aurait fait l'amant le plus jeune et le plus tendre.
- Voyez-vous? dit Delphine à Eugène, quand mon
père est avec nous, il faut être tout à lui. Ce sera pourtant bien gênant
quelquefois.
Eugène, qui s'était senti déjà plusieurs fois des
mouvements de jalousie, ne pouvait pas blâmer ce mot, qui renfermait le
principe de toutes les ingratitudes.
- Et quand l'appartement sera-t-il fini? dit
Eugène en regardant autour de la chambre. Il faudra donc nous quitter ce soir?
- Oui, mais demain vous viendrez dîner avec moi,
dit-elle d'un air fin. Demain est un jour d'Italiens.
- J'irai au parterre, moi, dit le père Goriot.
Il était minuit. La voiture de madame de Nucingen
attendait. Le père Goriot et l'étudiant retournèrent à la Maison-Vauquer en
s'entretenant de Delphine avec un croissant enthousiasme qui produisit un
curieux combat d'expressions entre ces deux violentes passions. Eugène ne
pouvait pas se dissimuler que l'amour du père, qu'aucun intérêt personnel
n'entachait, écrasait le sien par sa persistance et par son étendue. L'idole
était toujours pure et belle pour le père, et son adoration s'accroissait de
tout le passé comme de l'avenir. Ils trouvèrent madame Vauquer seule au coin de
son poêle, entre Sylvie et Christophe. La vieille hôtesse était là comme Marius
sur les ruines de Carthage. Elle attendait les deux seuls pensionnaires qui lui
restassent, en se désolant avec Sylvie. Quoique lord Byron ait prêté d'assez
belles lamentations au Tasse, elles sont bien loin de la profonde vérité de
celles qui échappaient à madame Vauquer.
- Il n'y aura donc que trois tasses de café à
faire demain matin, Sylvie. Hein! ma maison déserte, n'est-ce pas à fendre le
coeur? Qu'est-ce que la vie sans mes pensionnaires? Rien du tout. Voilà ma
maison démeublée de ses hommes. La vie est dans les meubles. Qu'ai-je fait au
ciel pour m'être attiré tous ces désastres? Nos provisions de haricots et de
pommes de terre sont faites pour vingt personnes. La police chez moi! Nous allons
donc ne manger que des pommes de terre! je renverrai donc Christophe!
Le Savoyard, qui dormait, se réveilla soudain et
dit:
- Madame?
- Pauvre garçon! c'est comme un dogue, dit
Sylvie.
- Une saison morte, chacun s'est casé. D'où me
tombera-t-il des pensionnaires? J'en perdrai la tête. Et cette sibylle de
Michonneau qui m'enlève Poiret!
Qu'est-ce qu'elle lui faisait donc pour s'être
attaché cet homme-là qui la suit comme un toutou?
- Ah! dame! fit Sylvie en hochant la tête, ces
vieilles filles, ça connaît les rubriques.
- Ce pauvre monsieur Vautrin dont ils ont fait un
forçat, reprit la veuve, eh bien! Sylvie, c'est plus fort que moi, je ne le
crois pas encore. Un homme gai comme ça, qui prenait du gloria pour quinze
francs par mois, et qui payait rubis sur l'ongle!
- Et qui était généreux! dit Christophe.
- Il y a erreur, dit Sylvie.
- Mais non, il a avoué lui-même, reprit madame
Vauquer. Et dire que toutes ces choses-là sont arrivées chez moi, dans un
quartier où il ne passe pas un chat! Foi d'honnête femme, je rêve. Car,
vois-tu, nous avons vu Louis XVI avoir son accident, nous avons vu tomber
l'Empereur, nous l'avons vu revenir et retomber, tout cela c'était dans l'ordre
des choses possibles; tandis qu'il n'y a point de chances contre des pensions
bourgeoises: on peut se passer de roi, mais il faut toujours qu'on mange; et
quand une honnête femme, née de Conflans, donne à dîner avec toutes bonnes
choses, mais à moins que la fin du monde n'arrive... Mais, c'est ça, c'est la
fin du monde.
- Et penser que mademoiselle Michonneau, qui vous
fait tout ce tort, va recevoir, à ce qu'on dit, mille écus de rente, s'écria
Sylvie.
- Ne m'en parle pas, ce n'est qu'une scélérate!
dit madame Vauquer. Et elle va chez la Buneaud, par-dessus le marché! Mais elle
est capable de tout, elle a dû faire des horreurs, elle a tué, volé dans son
temps. Elle devait aller au bagne à la place de ce pauvre cher homme...
En ce moment Eugène et le père Goriot sonnèrent.
- Ah! voilà mes deux fidèles, dit la veuve en soupirant.
Les deux fidèles, qui n'avaient qu'un fort léger
souvenir des désastres de la pension bourgeoise, annoncèrent sans cérémonie à
leur hôtesse qu'ils allaient demeurer à la Chaussée-d'Antin.
- Ah! Sylvie! dit la veuve, voilà mon dernier
atout. Vous m'avez donné le coup de la mort, messieurs! ça m'a frappée dans
l'estomac. J'ai une barre là. Voilà une journée qui me met dix ans de plus sur
la tête. Je deviendrai folle, ma parole d'honneur! Que faire des haricots? Ah!
bien, si je suis seule ici, tu t'en iras demain, Christophe. Adieu, messieurs,
bonne nuit.
- Qu'a-t-elle donc? demanda Eugène à Sylvie.
- Dame! voilà tout le monde parti par suite des
affaires. اa lui a troublé la tête.
Allons, je l'entends qui pleure. اa lui
fera du bien de chigner. Voilà la
première fois qu'elle se vide les yeux depuis que je suis à son service.
Le lendemain, madame Vauquer s'était, suivant son
expression, raisonnée. Si elle parut affligée comme une femme qui avait perdu
tous ses pensionnaires, et dont la vie était bouleversée, elle avait toute sa
tête, et montra ce qu'était la vraie douleur, une douleur profonde, la douleur
causée par l'intérêt froissé, par les habitudes rompues. Certes, le regard
qu'un amant jette sur les lieux habités par sa maîtresse, en les quittant,
n'est pas plus triste que ne le fut celui de madame Vauquer sur sa table vide.
Eugène la consola en lui disant que Bianchon, dont l'internat finissait dans
quelques jours, viendrait sans doute le remplacer; que l'employé du Muséum
avait souvent manifesté le désir d'avoir l'appartement de madame Couture, et
que dans peu de jours elle aurait remonté son personnel.
- Dieu vous entende, mon cher monsieur! mais le
malheur est ici. Avant dix jours, la mort y viendra, vous verrez, lui dit-elle
en jetant un regard lugubre sur la salle à manger. Qui prendra-t-elle?
- Il fait bon déménager, dit tout bas Eugène au
père Goriot.
- Madame, dit Sylvie en accourant effarée, voici
trois jours que je n'ai vu Mistigris.
- Ah! bien, si mon chat est mort, s'il nous a quittés,
je...
La pauvre veuve n'acheva pas, elle joignit les
mains et se renversa sur le dos de son fauteuil, accablée par ce terrible
pronostic.
Vers midi, heure à laquelle les facteurs
arrivaient dans le quartier du Panthéon, Eugène reçut une lettre élégamment
enveloppée, cachetée aux armes de Beauséant. Elle contenait une invitation
adressée à monsieur et à madame de Nucingen pour le grand bal annoncé depuis un
mois, et qui devait avoir lieu chez la vicomtesse. A cette invitation était
joint un petit mot pour Eugène:
" J'ai pensé, monsieur, que vous vous
chargeriez avec plaisir d'être l'interprète de mes sentiments auprès de madame
de Nucingen; je vous envoie l'invitation que vous m'avez demandée, et serai
charmée de faire la connaissance de la soeur de madame de Restaud. Amenez-moi
donc cette jolie personne, et faites en sorte qu'elle ne prenne pas toute votre
affection, vous m'en devez beaucoup en retour de celle que je vous porte.
"
" Vicomtesse DE BEAUSEANT. "
- Mais, se dit Eugène en relisant ce billet,
madame de Beauséant me dit assez clairement qu'elle ne veut pas du baron de
Nucingen. Il alla promptement chez Delphine, heureux d'avoir à lui procurer une
joie dont il recevrait sans doute le prix. Madame de Nucingen était au bain.
Rastignac attendit dans le boudoir, en butte aux impatiences naturelles à un
jeune homme ardent et pressé de prendre possession d'une maîtresse, l'objet de
deux ans de désirs. C'est des émotions qui ne se rencontrent pas deux fois dans
la vie des jeunes gens. La première femme réellement femme à laquelle s'attache
un homme, c'est-à-dire celle qui se présente à lui dans la splendeur des
accompagnements que veut la société parisienne, celle-là n'a jamais de rivale.
L'amour à Paris ne ressemble en rien aux autres amours. Ni les hommes ni les
femmes n'y sont dupes des montres pavoisées de lieux communs que chacun étale
par décence sur ses affections soi-disant désintéressées. En ce pays, une femme
ne doit pas satisfaire seulement le coeur et les sens, elle sait parfaitement
qu'elle a de plus grandes obligations à remplir envers les mille vanités dont
se compose la vie. Là surtout l'amour est essentiellement vantard, effronté,
gaspilleur, charlatan et fastueux. Si toutes les femmes de la cour de Louis XIV
ont envié à mademoiselle de La Vallière l'entraînement de passion qui fit
oublier à ce grand prince que ses manchettes coûtaient chacune mille écus quand
il les déchira pour faciliter au duc de Vermandois son entrée sur la scène du
monde, que peut-on demander au reste de l'humanité? Soyez jeunes, riches et
titrés, soyez mieux encore si vous pouvez, plus vous apporterez de grains
d'encens à brûler devant l'idole, plus elle vous sera favorable, si toutefois
vous avez une idole. L'amour est une religion, et son culte doit coûter plus cher
que celui de toutes les autres religions; il passe promptement, et passe en
gamin qui tient à marquer son passage par des dévastations. Le luxe du
sentiment est la poésie des greniers; sans cette richesse, qu'y deviendrait
l'amour? S'il est des exceptions à ces lois draconiennes du code parisien,
elles se rencontrent dans la solitude, chez les âmes qui ne se sont point
laissé entraîner par les doctrines sociales, qui vivent près de quelque source
aux eaux claires, fugitives, mais incessantes; qui, fidèles à leurs ombrages
verts, heureuses d'écouter le langage de l'infini, écrit pour elles en toute
chose et qu'elles retrouvent en elles-mêmes, attendent patiemment leurs ailes
en plaignant ceux de la terre. Mais Rastignac, semblable à la plupart des jeunes
gens, qui, par avance, ont goûté les grandeurs, voulait se présenter tout armé
dans la lice du monde; il en avait épousé la fièvre, et sentait peut-être la
force de le dominer, mais sans connaître ni les moyens ni le but de cette
ambition. A défaut d'un amour pur et sacré, qui remplit la vie, cette soif du
pouvoir peut devenir une belle chose; il suffit de dépouiller tout intérêt
personnel et de se proposer la grandeur d'un pays pour objet. Mais l'étudiant
n'était pas encore arrivé au point d'où l'homme peut contempler le cours de la
vie et la juger. Jusqu'alors il n'avait même pas complètement secoué le charme
des fraîches et suaves idées qui enveloppent comme d'un feuillage la jeunesse
des enfants élevés en province. Il avait continuellement hésité à franchir le
Rubicon parisien. Malgré ses ardentes curiosités, il avait toujours conservé
quelques arrière-pensées de la vie heureuse que mène le vrai gentilhomme dans
son château. Néanmoins ses derniers scrupules avaient disparu la veille, quand
il s'était vu dans son appartement. En jouissant des avantages matériels de la
fortune, comme il jouissait depuis longtemps des avantages moraux que donne la
naissance, il avait dépouillé sa peau d'homme de province, et s'était doucement
établi dans une position d'où il découvrait un bel avenir. Aussi, en attendant
Delphine, mollement assis dans ce joli boudoir qui devenait un peu le sien, se
voyait-il si loin du Rastignac venu l'année dernière à Paris, qu'en le lorgnant
par un effet d'optique morale, il se demandait s'il se ressemblait en ce moment
à lui-même.
- Madame est dans sa chambre, vint lui dire
Thérèse qui le fit tressaillir.
Il trouva Delphine étendue sur sa causeuse, au
coin du feu, fraîche, reposée. A la voir ainsi étalée sur des flots de
mousseline, il était impossible de ne pas la comparer à ces belles plantes de
l'Inde dont le fruit vient dans la fleur.
- Eh bien! nous voilà, dit-elle avec émotion.
- Devinez ce que je vous apporte, dit Eugène en
s'asseyant près d'elle et lui prenant le bras pour lui baiser la main.
Madame de Nucingen fit un mouvement de joie en
lisant l'invitation. Elle tourna sur Eugène ses yeux mouillés, et lui jeta ses
bras au cou pour l'attirer à elle dans un délire de satisfaction vaniteuse.
- Et c'est vous (toi, lui dit-elle à l'oreille; mais Thérèse est dans mon ca